Non, les économistes ne sont pas des libre-échangistes béats

La controverse autour de la politique commerciale est si passionnée qu’on finit par oublier que l’éventail des systèmes de relations internationales ne se limite pas aux cas extrêmes du libre-échange et du protectionnisme.

Il est possible de repérer 5 configurations différentes:

  • L’autosuffisance

Cette politique peut poursuivre deux objectifs distincts :

              -Un objectif sécuritaire : assurer l’indépendance nationale, par exemple dans le domaine de approvisionnement alimentaire ou militaire.

        -Un objectif de transformation sociale : développer un mode de production déconnecté de la division internationale du travail (« La Déconnexion » Samir Amin, 1986) ou encourager la production de services de proximité (culture, éducation, embellissements urbains…) dans un contexte de saturation des bénéfices du commerce international (« De l’autosuffisance nationale » Keynes, 1933)

  • Le mercantilisme non coopératif

Il s’agit d’un ensemble d’interventions commerciales, fiscales, monétaires ou règlementaires qui visent à l’obtention d’un excédent commercial au détriment des pays qui « jouent le jeu ». Par exemple, on accuse régulièrement la Chine ou  l’Allemagne d’exercer sur leurs partenaires une concurrence inéquitable via le dumping monétaire ou salarial.

Le mercantilisme non coopératif relève de la « guerre économique » à coup de subventions, de dévaluations et autres barrières sanitaires. Largement condamné par Adam Smith ou Jean Bodin, le mercantilisme a fait l’objet d’une théorisation en concurrence imparfaite, dans les années 1980,  par Paul Krugman, dans ses travaux sur les marchés aéronautiques ou les semi-conducteurs. Tentante à court terme, la « politique commerciale stratégique » devient périlleuse en cas de guerre commerciale, ce qui a conduit Krugman à ne pas en recommande la mise en oeuvre.

Le mercantilisme non coopératif relève du pur rapport de force entre pays et malheureusement, comme l’ont montré récemment les évènements grecs, c’est sur les épaules du pays déficitaire que repose la charge de l’ajustement…

  • Le protectionnisme

Comme son nom l’indique, le protectionnisme protège. Il ne considère pas les importations comme un mal, mais vise à établir une forme de justice dans les échanges commerciaux. Il peut prendre la forme du protectionnisme éducateur (protections temporaires destinées à démocratiser l’accès à l’industrialisation ou a des secteurs clés du développement) ou bien celle, plus fréquente,  du protectionnisme régulateur (mesures de sauvegarde contre les effets dommageables d’un trafic international débridé).

Le protectionnisme cherche à corriger les excès du « libre-échange » et à en étendre les bénéfices à un plus grand nombre de participants. Bien sur, reste à savoir si une mesure restrictive à la frontière est plus adaptée, moins couteuse qu’un transfert indemnitaire, une subvention sectorielle, une dévaluation monétaire ou une « tva sociale ».

  •      Le mercantilisme coopératif

Il s’agit du système qui domine les relations internationales depuis 1945 et qui vise à assurer la réciprocité dans les échanges au moyen du marchandage et de la non discrimination: chaque pays accepte d’importer plus en échange du droit d’exporter plus et de se protéger contre la concurrence déloyale.

Il s’agit du « libre-échange du possible », ou d’un protectionnisme pragmatique : je m’ouvre si tu t’ouvres, et en échange de la fermeture de ce secteur, je t’offre une ouverture sur un autre secteur (pensons à l’exception culturelle ou à la PAC).

Les économistes libéraux ne sont pas des fanatiques du « mercantilisme coopératif », car il relève plus de la diplomatie commerciale que des modélisations idéales. Toutefois, d’Adam Smith aux travaux récents de l’économie géographiques, nombre d’économistes ont montré que les échanges internationaux se déploient en premier lieu entre pays voisins, au plan géographique mais aussi culturels et que dès lors, le processus d’ouverture commercial a plus de chance de s’approfondir au plan régional qu’au plan multilatéral.

  • Le libre-échange unilatéral

C’est l’ouverture inconditionnelle et permanente des économies à la concurrence extérieure dans l’objectif de valoriser les avantages comparatifs et l’allocation optimale des ressources rares (David Ricardo).  Le libre-échange unilatéral célèbre les importations comme un bienfait économique, puisqu’elles poussent chaque pays à offrir comme monnaie d’échange les biens qu’ils savent relativement le mieux produire.

Les économistes libéraux, classiques et néoclassiques, se retrouvent bien évidemment dans cette catégorie, mais il convient d’apporter quelques nuances. D’une part, les tous premiers travaux d’économie internationale (on pense ici à ceux de John Stuart Mill) ont montré que les gains de l’échange international sont plus importants pour les petits pays, car ces derniers bénéficieront d’une extension relative de leurs marchés bien plus importantes que celle des grands pays. D’autre part, les considérations d’économie politique, c’est-à-dire de répartition du revenu, sont très présentes dans l’approche classique du commerce international. C’est ainsi que Ricardo ne recommande le libre-échange que dans la mesure où il permet d’importer des biens de consommations intermédiaires ou finales moins onéreux qui permettent de relever le taux de profit des entreprises et la croissance économique. Adam Smith lui même, que l’on présente comme l’apôtre du commerce international, ne le défend que dans la mesure où il n’est pas distordu par des aides publiques, des monopoles et qu’il prolonge un dynamisme économique intérieur auquel il procure de nouveaux débouchés.

On prétend que les économiques sont très majoritairement favorables au libre-échange. Il s’agit d’une caricature. En effet, si la plupart des économistes considèrent que le commerce est une meilleure situation que l’autosuffisance, ils ne sont pas forcément favorables, en toute époque, pour tous pays et sur tous les marchés, à plus d’ouverture commerciale. Si les économistes se rangent plus souvent du coté des partisans de l’ouverture que du côté des mercantilistes non coopératifs, c’est d’abord par prudence, et en particulier par crainte des retombées de la guerre commerciale. S’ils sont sceptiques quant au protectionnisme, ce n’est pas par rejet des considérations d’équité, mais plutôt par méfiance vis-à-vis de politiques commerciales qu’ils préfèreraient voire remplacées par des aides sociales ou des mesures d’accompagnement destinées aux salariés victimes des importations. Cohérents avec l’idée que l’échange est plus profitable que l’autarcie, les économistes pensent qu’il est souhaitable, et possible, d’indemniser les « perdants » avec les gains des « gagnants ».

Publicités

Un commentaire sur “Non, les économistes ne sont pas des libre-échangistes béats

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

w

Connexion à %s