L’étrange démondialisation

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En 2011, l’économiste Jacques Sapir publiait un ouvrage intitulé La Démondialisation.

Dans un contexte de crise et de contestation du néolibéralisme, l’auteur séduisit nombre de lecteurs qui espéraient la revanche de l’histoire et de la politique sur « l’accentuation brutale du principe de la marchandise » qui avait tout écrasé sur son passage depuis la chute du mur de Berlin.

Aujourd’hui, « La démondialisation » est une référence dans le débat public, que l’on cite volontiers à l’extrême gauche comme à l’extrême droite.

Dans l’introduction, qui ne contient aucune définition de la mondialisation, l’auteur se propose de réduire en cendres trois décennies de « mensonges » et de « fantasmes », afin que, désintoxiqué de la propagande libérale, le lecteur accueille sans peur « le retour des Nations ».

Le degré supérieur de vérité auquel le camarade Sapir veut nous conduire est le suivant: le commerce international ne crée aucune valeur spécifique, tout repose sur les échanges intérieurs.

Par quel miracle l’envoi d’une marchandise produite à Toulouse vers Orléans créerait-il plus de richesses que son exportation vers Riga?

Pour nous convaincre de l’incroyable, l’auteur choisit d’inverser la causalité: ce ne sont pas les échanges qui propulsent la croissance économique, mais l’activité économique qui tire les échanges internationaux. La constatation d’un effondrement des échanges consécutif à la récession mondiale, avant toute tension protectionniste, vient appuyer empiriquement cette thèse.

Nul ne contestera la validité de cette hypothèse, toutefois, si c’est la croissance des « marchés intérieurs » qui fournit l’impulsion décisive aux échanges internationaux, soit les politiques volontaristes d’ouverture commerciale qui se poursuivent depuis 30 ans sont inutiles dans les pays à croissance rapide, soit elles sont inefficaces dans les pays en crise et on ne voit pas très bien sur quoi repose la condamnation sapirienne du libre-échange.

Dans un second temps, comme pour sortir de cette ornière logique, l’auteur se lance dans une hypothèse audacieuse: selon lui, tout est faux, la croissance économique et la mondialisation commerciale sont des « erreurs statistiques ».

A l’appui de ses dires, il cite l’exemple de la Russie, dont les échanges avec ses satellites devenus indépendants sont désormais comptabilisés à la rubrique commerce international; il évoque également l’augmentation du prix des matières premières et nous explique que la hausse du PIB repose sur la marchandisation d’activités qui s’effectuaient à l’intérieur des familles et des entreprises: « une partie de la consommation des ménages, qui était réalisée dans la sphère de l’économie domestique urbaine, a été transférée dans la sphère marchande. On le constate avec la dissémination des tickets restaurants et la multiplication des services. »

Opposer les tickets restaurants à la réalité de la croissance et de l’interdépendance accrue des économies, est-ce bien raisonnable?

Si la mondialisation est une « erreur statistique », pourquoi la combattre?

Tout ceci jette un profond discrédit sur la thèse de l’auteur et l’empêche de mobiliser l’appareillage statistique usuel afin d’évaluer le reflux de la mondialisation commerciale ou capitalistique dans les PIB nationaux. Or, quelques données élémentaires montrent que les pays émergents, hormis le Brésil, convergent vers des taux d’ouverture commerciale importants, à hauteur de la moitié de leur PIB.

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Mais le malaise se poursuit lorsque l’auteur s’emploie à démontrer que les pays émergents et d’europe de l’est doivent l’essentiel de leur compétitivité à leurs très bas salaires.

Ce type d’argument est connu et il aurait suffit à l’auteur de s’appuyer sur les considérables écarts de salaires pour emporter l’adhésion du lecteur. Mais, peut être par souci de scientificité, l’auteur procède à des comparaisons de coûts salariaux unitaires, qui incorporent les écarts internationaux de productivité du travail. C’est louable, mais les faits mis en évidence mettent dans l’inconfort tout l’argumentaire de l’auteur.

En effet, l’auteur insiste sur le fait que la Chine et l’est de l’Europe ont retiré le plus grand bénéfice des investissements occidentaux qu’ils ont accueillis sur leur sol. Ces transferts de capitaux leur ont permis de dynamiser la productivité du travail, au point de se rapprocher des standards des pays riches, alors que les salaires évoluaient peu. Obligé d’admettre que l’ouverture est une condition nécessaire de la prospérité, l’auteur concède que la mondialisation exerce un « effet indirect » sur la croissance, ce qui est une idée partagée par la plupart des économistes.

Enfin, alors qu’il se fait l’apôtre de la démondialisation, Sapir déclare que la présence sur le marché mondial est une nécéssité pour l’industrie: « Ainsi un véhicule mythique, la DS-19/21/23 de Citroën, fut produit dans toute son existence, qui s’étend sur plus de vingt ans, à un peu plus d’un million et demi d’exemplaires. Aujourd’hui, une production d’un million d’exemplaires par an est le minimum du seuil de rentabilité. Cette production de masse implique la présence sur de nombreux marchés. On peut ainsi comprendre que les firmes multinationales aient fait pression pour un assouplissement des réglementations du commerce international ».

Plus fondamentalement, Sapir est arc- bouté sur le fait national et ne veut reconnaître ni la réalité du fait mondial, ni la nécessité d’aménager la souveraineté des nations, ni le fait que les moments de recul de l’interconnection économique sont aussi « révélateurs de l’interdépendance, mais sur un mode problématique » (J. B Arrault).

2 réflexions au sujet de « L’étrange démondialisation »

  1. L’auteur critique Jacques Sapir. Que pense-t-il aussi de Maurice Allais dont les exemples étaient réalistes, concrets et chiffrés ?…

    1. Maurice Allais, c’est tout de même d’un autre niveau que Jacques Sapir. Il arrivait même à Allais de préconiser des choses originales et un peu farfelues, telle que l’instauration d’un marché des permis à importer, comme il en existe pour le gaz carbonique. Ceci dit, l’obsession protectionniste d’Allais est génante.

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