Piketty et la renaissance de l’héritage

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« L’un de mes tout premiers objectifs, dans cette recherche, a été de savoir dans quelle mesure la structure des inégalités dans la société française du XIXième siècle ressemble au monde que décrit Vautrin, et surtout de comprendre pourquoi et comment ce type de réalité évolue au cours de l’histoire« . T . Piketty, Le Capital au XXIième siècle, chap. 11, Mérite et héritage dans le long terme.

La partie la plus passionnante de l’ouvrage de Piketty traite des enjeux économiques et sociaux de l’héritage et de leur évolution au cours du temps (chapitre 11, Mérite et héritages dans le long terme). A l’aide d’indicateurs pertinents, l’auteur démontre pourquoi le capital occupait au XIXième siècle une place centrale et structurante, comme force économique et sociale. Contrairement aux théories socio-économiques de Durkheim, Modigliani ou Tocqueville, qui envisageaient la « fin de l’héritage », en raison de l’idéal républicain de justice sociale, de l’hédonisme consommateur et de la montée du salariat, Piketty n’a pas de mal à montrer que, dans une certaine mesure, l’héritage est en train de renaître de ses cendres.

La force économique de l’héritage

Grosso modo, en 65 ans, le poids économique de l’héritage a doublé:

En 1945:

-héritages et donations représentaient 5% du revenu disponible des ménages, contre 24% en 1870 (graphique 11.8).
-les ressources du 1% des héritiers les plus riches de leur génération correspondaient à 7 fois le niveau de vie populaire (celui des 50% des salariés les moins rémunérés), contre 21 fois fois en 1870 (graphique 11.10).

En 2010:

-héritages et donations (part du patrimoine issu du passé) représentent 16% du revenu disponible des ménages.
-les ressources du 1% le plus riche des héritiers atteignaient 12 fois le niveau de vie populaire.

En termes d’annuités successorales (héritages et donations), nous sommes à mi chemin entre le point bas de l’après guerre et le point haut du XIXième.

3 forces expliquent cette évolution:

-Il existe globalement deux fois plus du capital à transmettre qu’en 1945, puisque le rapport capital/revenu a doublé, de 300 à 600% du PIB, ce que Piketty explique par la fameuse « divergence fondamentale » (rendement du capital>taux de croissance), mais aussi par le rattrapage des destructions de richesses occasionnées par les deux´conflits mondiaux.

-Les défunts sont en moyenne deux fois plus riches en 2010 qu’en 1945, puisque le rapport entre le patrimoine moyen au décès et le patrimoine moyen des vivants est passé de 1,2 à 2,2.

-La nette remontée du taux de décès depuis 2000, qui devrait se poursuivre mécaniquement jusqu’en 2050, en raison de l’arrivée à l’âge du décès des générations du baby-boom.

Vers une société de rentiers?

En 2010, les deux tiers du patrimoine total sont hérités, contre 45% en 1970. Nous voici revenus au taux d’héritage qui prévalait en 1914. Selon Piketty, la part des patrimoines hérités pourrait grimper jusqu’à 80/90% d’ici un siècle.

La société de la mobilité sociale et du mérite, individualiste et aventureuse, est-elle une illusion?

Si Rastignac revenait, se mettrait-il toujours en tête d’acquérir un patrimoine pour ne plus jamais avoir à travailler tout en menant grand train?

La réponse de Piketty est non. Même si l’héritage a repris des couleurs, les sommes moyennes qui sont en jeu n’ont plus rien à voir avec celles du XIXième siècle. Sortir d’une grande école et disposer du capital humain le plus prisé est aujourd’hui le meilleur moyen pour acquérir un haut niveau et un patrimoine. Nous vivons dans un monde de  » petits rentiers » et même si le patrimoine reste encore très mal réparti, il l’est tout de même beaucoup moins que par le passé.

Malgré tout, Piketty redoute que les inégalités patrimoniales ne se renforcent, notamment en raison de l’affaiblissement de la croissance et de la concurrence fiscale à laquelle conduit la mondialisation. A ces yeux, la probabilité d’un futur balzacien n’est pas nulle et il déplore que, selon ses estimations, près d’un français sur 6 nés en 2000 héritent d’un montant équivalent à une vie de travail modeste. Une lutte interne au salariat se développera sans doute entre ceux qui possèdent du patrimoine et les autres.

Pour conclure

La renaissance du capital concerne essentiellement l’immobilier d’habitation (54% du capital national en 2010) qui s’est substitué à la terre (57% du capital en 1700), puis au capital productif non terrien: à partir de 2000 machines, locaux et terrains productifs, redeviennent minoritaires dans la masse du capital, comme c’était le cas avant la seconde guerre mondiale. Ne peut-on craindre la valorisation continue du patrimoine immobilier n’amène une chute de la part des capitaux productifs, au détriment de l’innovation et de la croissance? Faudra-t-il taxer les revenus issus de la propriété immobilière pour éviter « l’état stationnaire »?

Dans une sociéte où près de 100% du patrimoine sont hérités, plutôt qu’aquis par le travail, nous observerons un renforcement des liens intergénérationnels puisque le capital des parents détermine mécaniquement celui des enfants. On pourrait relire à cette aune la question du  » mariage pour tous ». En effet, pourquoi un enfant élevé par deux femmes ou deux hommes n’aurait-il pas eu le droit plein et entier d’hériter de ses deux parents?

Alors que le travail permettra de moins en moins de combler les inégalités de patrimoine et que le hasard de la naissance pésera de tout son poids sur le destin patrimonial des futures générations, il est à craindre que ces inégalités, de plus en plus insupportables car non liées au mérite, se traduisent par une fracture politique à l’intérieur du salariat. Pour éviter la généralisation d’un ressentiment mortifére, faudra-t-il que l’Etat redistribue du capital aux jeunes issus de milieux moins favorisés?

5 réflexions au sujet de « Piketty et la renaissance de l’héritage »

  1. il y a également un soucis avec l’héritage : l’âge auquel on en bénéficie.
    Avant, les gens mourraient plus jeunes.
    lls n’avaient pas le temps de constituer un patrimoine par leur travail.
    Par contre, les déjà riches, moins fatigués par le labeur « accumulaient » mieux, d’une génération sur l’autre.
    Le mariage endogame favorisait également l’accumulation des richesses.

    Or, les fonds hérités sont bien plus « profitables » lorsque les gens sont « jeunes » : ils ont toute leur vie à construire.
    Avec l’espérance de vie qui s’allonge, on hérite de plus en plus tard, quand la vie est faite.
    Cela explique les mesures en faveur des transmissions, parfois du vivant du légateur, au bénéfice de la dernière génération, par dessus la tête de ses parents.
    Mais j’ai cru comprendre qu’il y avait été mis un terme depuis peu.

  2. Vos compte-rendus de Piketty sont très intéressants, et me donnent envie de faire deux remarques :
    – Si l’immobilier est la principale source de capital, l’analyse de Piketty sur le long terme ne se trouve-t-elle pas biaisée par la flambée de ces 15 dernières années ? Or, il faut la mettre en bonne partie sur la permanence de taux d’emprunts très faibles, qui s’expliquent par l’interventionnisme de la BCE et des Etats européens pour les maintenir tels (en bref, l’euro). Et si l’immobilier flambe, il tombe sous le sens que l’écart de capital entre propriétaires et locataires va se creuser – sans pour autant que l’un et l’autre vivent mieux ou moins bien ensuite. Ce n’est qu’un effet de richesse.
    – Pourquoi restreindre l’étude de la rente à celle du capital ? Les salaires du fonctionnaire et du retraité ne procèdent-ils pas de la même logique, à savoir un revenu garanti à vie sans condition ? Mai peut-être ce point a-t-il été traité par Piketty.

    1. Oui, la flambée des prix immobiliers pose un problème de mesure. Des chercheurs ont tres recemment mis en cause l’approche de Piketty et privilegient l’utilisation des flux de loyers pour mesurer la valeur du capital immobilier. Ils parviennent à des résultats tres differents de ceux de Piketty.
      Les taux d’interet relativement bas encouragent sans doute les prix de l’immobilier, mais il existe aussi des tendances sociales et démographiques de fond qu’il ne faut pas sous estimer. Les taux d’interet de long terme hors inflation sont aujourd’hui supérieurs au taux de croissance économique, ce qui n’encourage pas la reprise de l’investissement.
      Le mot rente a plusieurs sens. Le propos de Piketty n’est pas de débusquer les rémunerations du travail ou du capital qui échappent ou échapperaient aux lois marchandes mais d’analyser la divergence d’évolution des revenus issus des grands facteurs de production, capital et travail, et plus précisément , le hiatus entre le patrimoine issu du travail present (taux d’epargne) et le patrimoine hérité (héritage). Les patrimoines financiers, y compris ceux des retraités sont inclus dans son estimation de la valeur du capital.

  3. Merci pour le lien. Est-ce que l’étude de Piketty est internationale ou centrée sur la France ? Dans un pays où le poids de l’Etat est si important, son financement a un impact déterminant sur la rentabilité du travail.

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