Avant Mai: le coût social de la compétitivité

Les grèves de mai 1968 nous semblent lointaines. Leurs acteurs et certains discours paraissent révolus.

Pourtant, les contraintes qui pesaient sur les salariés de cette époque ne sont pas d’un autre temps.

En effet, l’objectif prioritaire du VIième plan (1966-1970) était la consolidation de la compétitivité face à la compétition européenne, au moment où les effets de la forte dévaluation de 1958 s’essoufflaient et que les barrières aux échanges s’abaissaient dans le cadre du GATT et du Marché Commun.

Certes, les années soixante offrent  l’image inversée de la conjoncture actuelle:

  • une croissance brillante, au rythme moyen de 5,5% l’an, qui ne cède qu’à celle de  l’Allemagne et du Japon;
  • un taux de chômage résiduel: 2% de la population active en 1967;
  • une rentabilité industrielle confortable: 35% de la valeur ajoutée en 1967 (Insee);
  • un solde commercial qui résiste à l’ouverture des frontières à la concurrence européenne;
  • une dette publique qui  plafonne à 13% du PIB,  en fin de décennie.
  • La prospérité se diffuse à la majeure partie de la population. C’est ainsi qu’entre avril 1950 et décembre 1968, la proportion de ménages dépourvus d’automobile, de télévision, de réfrigérateur et de machine à laver est divisée par 3 (Pierre Le Roux, 1969).

Mais ce contexte florissant n’empêche pas la conflictualité sociale de gagner en intensité et même en violence.

La crise vient de loin. Depuis quelques années, la participation à chaque conflit du travail est plus massive.  Alors que le nombre de grèves est à la baisse depuis 1950, le taux de grévistes se fixe à un niveau très élévé (Edward Shorter, Charles Tilly, 1973).

Dans les mois qui précèdent mai 1968, les grèves se radicalisent sous l’impulsion de jeunes ouvriers, souvent issus du monde paysan, en réaction à la tendance systématique des employeurs à faire appel aux forces de l’ordre pour débloquer les usines. Les affrontements de Caen, en janvier 1968, en sont un bon exemple. Le journaliste Jean Lacouture, dépêché sur les lieux,  évoque des jacquerie ouvrières.

Pourquoi cette opposition radicale?

Tout d’abord, depuis 1965, le chômage augmente rapidement.  Une étude pionnière de l’INED,  réalisée en 1968, décrit les difficultés que rencontrent que les jeunes travailleurs dans l’accès au premier emploi. Certes, la croissance est forte, mais depuis quelques années, elle s’essouffle et les autorités le recherchent sciemment, afin d’éviter un dérapage des prix et des coûts. Entre 1964 et 1967, sous l’effet du plan de stabilisation macroéconomique, de la récession allemande de 1966, des gains de productivité et du maintien à un niveau élevé de la durée hebdomadaire du travail, l’emploi industriel (hors construction) régresse de 1,2% et les demandes d’emplois non satisfaites explosent (Philippe Vrain, 1969).

En outre, la croissance n’est pas équitable: au grand banquet de la prospérité, les ouvriers sont les derniers servis.

L’étude de Jean-Jacques Branchu (1969) montre que les ouvriers français sont les moins payés de l’Europe des 6, après les Italiens.

La part des salaires dans la valeur ajoutée des entreprises non agricoles est relativement faible et la masse salariale progresse moins qu’ailleurs en Europe.

charges1968

Alors que les ouvriers affrontent des restructurations industrielles profondes (concentration des entreprises sous la pression de la concurrence européenne et des pouvoirs publics, hécatombe des entreprises familiales), ils doivent supporter des horaires contraignants  (45h,5 par semaine au 1er janvier 1967)…au moment où la charge de travail a tendance à s’allèger en Europe.

Le surtravail des Français ne cessera qu’en 2000, avec les 35 heures.

tempsdetravail

Ajoutons que l’écart salarial  entre les ouvriers et les cadres est au plus haut: 4,6 en 1967, contre 3,3 en 1950.

Les travaux de Thomas Piketty montrent qu’en 1968,  la concentration des salaires avait atteint un niveau record.

Part du décile supérieur dans la masse salariale totale
Part du décile supérieur dans la masse salariale totale

Bien évidemment, pour qu’un tel régime s’impose aux salariés, il fallait que les relations sociales soient marquées  du sceau de l’autoritarisme.

A l’usine, comme ailleurs, beaucoup aspiraient à plus d’autonomie, comme l’ont  souligné les observateurs les plus pertinents de l’époque (Claude Lefort, Cornelius Castoriadis, Alain Touraine).

Tout était prêt pour que se déclenche la plus importante vague de grèves de l’histoire de France, dirigée aussi bien contre les directions des entreprises privées que celles du secteur public.

2 réflexions au sujet de « Avant Mai: le coût social de la compétitivité »

  1. Le plus étonnant avec mai 68, c’est que les ouvriers revendiquent des améliorations de conditions de travail et de salaires pour profiter du boom économique tandis que par la suite, les étudiants réclameront moins de consumerisme, moins de société de consommation …

    1. Il me semble que tous aspiraient à faire tomber le régime, et je pense que beaucoup d’ouvriers, surtout les jeunes, aspiraient à autre chose que quelques augmentations de salaires. Toute la société s’est donnée le temps de se reposer et de penser à d’autres types de rapports sociaux. Que cela fut dans l’usine ou dans l’université n’y change pas grand chose finalement; et c’est bien ce qui fit peur à l’époque
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