Réduire le coût du travail suffira-t-il pour sauver l’industrie française?

Jour après jour, la controverse sur le coût du travail dans l’industrie française gagne en intensité.

D’un côté, les amis de la marge opérationnelle grimpent dans les tours parce que, en 2012, le coût horaire manufacturier de ce côté du Rhin dépasse le coût allemand de 60 centimes d’euro.

De l’autre côté, les syndicats de personnels automobiles observent que les salaires ne représentent pas plus de 10% du coût de la production totale de véhicules (voir ci-dessous), et qu’il convient de faire des économies ailleurs.

Passons sur la comptabilité sourcilleuse des tenants de la marge, dont nous constatons qu’ils sont à une demie baguette de pain près.

L’argument des syndicats est légitime mais à double tranchant, car moins les salaires pèsent dans le coût de revient, plus la pression est forte sur les rémunérations:  si les salaires représentent 10% du coût de revient,  réduire ce coût de 1%, exige une contraction de la masse salarial de 10%. L’âpreté des employeurs ne s’explique pas autrement.

Est-on obligé de tenir sur la compétitivité un discours sacrificiel et unilatéral?

Basons nous sur une synthèse d’Ecorys (2011), qui puise aux meilleures sources des statistiques officielles.

Commençons par mettre en perspective, de 1970 à 2008, cette chose étrange qui porte le doux nom de coût unitaire salarial.

Au delà de la fiche de paie, l’économiste rapporte le coût salarial à la productivité du travail. Ce faisant, il détermine ce que coûte, en salaires, la production d’une unité de bien manufacturé. Cela donne le joli graphique ci-dessous, qu’il convent d’avoir à l’esprit lorsqu’on veut démêler la légende du vraisemblable.

La courbe rouge nous montre que de 1970 à 1992, le coût unitaire salarial dans l’industrie manufacturière française a quadruplé. En revanche, depuis 1992, et la préparation du passage à l’euro n’y est sans doute pas étrangère, le coût unitaire a baissé, pour s’établir, en 2008, à son niveau de 1986. Le « dérapage » des coûts salariaux n’est pas d’actualité en France. Cependant, l’effort de l’Allemagne pour comprimer son coût du travail par unité produite est beaucoup plus prononcé, entre 2002 et 2007.

Passons maintenant à une mesure plus globale de la compétitivité-coût: le taux de change effectif réel (TCER). Quand le TCER augmente, cela signifie que les coûts salariaux, exprimés en monnaie commune, dérapent par rapport à la moyenne de nos partenaires commerciaux, qu’ils soient européens ou non.

Le graphique ci-dessus nous donne l’évolution du TCER entre 19 pays (Austria, Belgium, Denmark, Finland, France, Germany, Greece, Italy, Luxembourg, Netherlands, Portugal, Spain, Sweden, UK, Canada, Japan, Norway, South Korea and USA).

De 1986 à 2008, on observe une dégradation de la compétitivité coût européenne, hormis  deux périodes d’éclaircies (1980-1984 et 1998-2001) qui correspondent à deux phases d’appréciation du dollar contre les devises européennes puis l’euro.

Analysons la situation de la France:

  • De 1986 à 2000, l’industrie française a obtenu des résultats très significatifs, plus importants que ceux de l’Autriche et des Pays-Bas. A force de pousser les gains de productivité et de compresser les salaires, la compétitivité française s’améliore très rapidement entre 1995 et 2000.
  • A partir de 2000, avec la remontée de l’euro face au dollar et, prétend-on, les 35 heures, notre compétitivité rebrousse chemin et la moitié de gains qui avaient été engrangés dans la période précédente son annulés. L’Allemagne se défend mieux et réussit à maintenir sa compétitivité.

A la lumière de ces données, on est obligé de constater que les difficultés de l’industrie françaises ne sont pas imaginaires, même si notre pays a plus maille à partir avec l’agressive stratégie allemande qu’avec on ne sait quel dérapage salarial intérieur.

Toutefois, deux questions se posent:

Pourquoi notre industrie a-t-elle été, à ce point, prise au dépourvu par l’appréciation de l’euro depuis 2001?

Qu’a fait l’industrie française des marges qu’elle avait reconquises aux cours des années 80 et 90?

Après tout, le mouvement de délocalisation de la production et de compression des coûts avait été intense: en 2001, la part des salaires dans la valeur ajoutée automobile française était tombée à 46,4%, contre 79,7% en Allemagne (Europe’s automotive industry on the move, O. Heneric, 2005).

Pourquoi les profits d’hier ne font-ils pas les investissements et les parts de marché d’aujourd’hui?

Aurait-on privilégié les délocalisations et le profit à court terme, plutôt  que l’investissement dans  l’innovation et la qualité de la production?

Et si la Nation consent à soulager les entreprises d’une part du financement de la protection sociale, quelle garantie avons nous que ces marges seront utilisées pour préparer l’avenir de notre industrie?

Publicités

7 réflexions au sujet de « Réduire le coût du travail suffira-t-il pour sauver l’industrie française? »

  1. Bonjour, je n’ai pas compris le passage suivant : « La défense des syndicalistes, bien que tout aussi rationnelle, est à double tranchant. En effet, si les salaires ne pèsent que 10% du coût de revient, il suit qu’un effort global d’économie de x%, s’il pesait sur la seule masse salariale, le ferait au décuple. L’âpreté des employeurs ne s’explique pas autrement ». Pouvez-vous l’expliquer ? Merci d’avance !

    1. Oui. Si l’on veut réduire le cout de revient de 5%, en pesant sur les seuls salaires qui représentent un dixième de l’ensemble, il faudrait réduire les salaires non pas de 5% mais de 50%.

  2. et si on reduit trop les salaires…quid de la demande ?? et les entreprises qui ont une compétitivité non pas pas prix mais hors-prix, ce qui porte le doux nom de compétitivité différenciation des produits et services, vendront à qui leurs produits ?? aux salariés fauchés ? aux chomeurs ? aux exclus ?

    elle est pas prête d’être sauvée l’industrie française….

    1. Certes, si on réduisait les salaires on risquerait de limiter les débouchés intérieurs et la production industrielle, même si l’industrie française a tendance à trouver la majorité de ses débouchés à l ‘extérieur. Toutefois, la discussion porte plutôt sur la diminution du coût du travail pour les entreprises, sans perte de salaire pour les personnels (cf les débats actuels à propos du financement de la protection sociale).
      Quant à la compétitivité hors coût (qui concernerait 21 mesures du 22 du « rapport Gallois »), elle est, en effet, souvent négligée ou jugée secondaire, comme s’il suffisait d’un peu de marge supplémentaire pour que s’améliore les conditions de travail;les filières de production, la qualité des relations sociales et la fiabilité des produits.

  3. la masse salariale est de 10% sur le PRI dans l’automobile mais de 18 à 25% en moyenne ailleurs et peut monter à 40 % dans certaines branches.
    Il est évident que la baisse des charges patronales et la baisse des charges salariale feraient du bien pour la compétitivité (baisse des prix de 1 à 5%) et hausse des salaires de 5% à 10% la baisse des charges salariales est transformée en hausse des salaires
    Il est évident qu’il faut en contrepartie exiger un investissement minimum par an, contrôler les volumes produits, exiger un împôt de 20% par toutes les entreprises (les stés du CAC 40 paye en moyenne9% et les autres 17%

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s