Quand Adam Smith, Karl Marx et Marcel Proust cherchaient un travail

« Durant l’hiver 1862-1863, particulièrement rigoureux, la situation matérielle des Marx, qui n’ont d’autres ressources que ce que leur verse parcimonieusement Engels, demeure critique (…). Karl envisage même de chercher un travail salarié. Il postule à un emploi de bureau aux chemins de fer, mais son écriture (peut-être, ce jour-là, volontairement? ) illisible fait capoter ce projet. Il en est soulagé. Ce sera son unique tentative en la matière. »

Jacques Attali. Karl Marx ou l’esprit du monde (2005).

« Adam Smith, le défenseur du libre échange, était le fils d’un employé des douanes et il se rendit lui-même, deux ans après la première édition de son grand ouvrage « La Richesse des Nations », à Édimbourg comme employé des douanes. Adam Smith obtint ce poste par l’intermédiaire du duc de Buccleuch, qui le lui procura pour le mettre au-dessus des besoins de la vie. Néanmoins il est hors de doute que les obligations que lui imposaient ses fonctions pesèrent lourdement sur l’esprit du grand investigateur. Et pourtant personne n’avait plus besoin de repos qu’Adam Smith, qui avoue lui-même qu’il produisait très-lentement. Il manquait absolument de la facilité de son ami Hume, dont les œuvres furent imprimées la plupart sur le manuscrit original. De fait Adam Smith n’a publié pendant les douze dernières années de sa vie, qu’il a passées à Édimbourg, aucun ouvrage nouveau, bien qu’il eût réuni de nombreux matériaux pour de nouveaux travaux. Il les fit même brûler. C’est un bonheur que ses notes sur sa Theory of moral sentiments, aient déjà été imprimées avant sa mort. Ainsi Adam Smith vivait dans le silence et la retraite à Édimbourg, remplissant consciencieusement ses fonctions, mais perdu pour le monde et ses progrès. Son revenu lui suffit pour acquérir une petite bibliothèque qui fut dispersée entre ses parents après sa mort. »

Arthur de Studnitz (1876).

Pour le plaisir, ajoutons à la rubrique art,  travail et santé l’éphémère carrière de Marcel Proust comme bibliothécaire à la Mazarine:

« En 1895, Proust passa un concours, ouvert afin de suppléer à trois postes vacants, et il fut choisi avec le rang de troisième (et dernier). Pendant les quatre mois qui suivirent, de temps en temps, quand l’envie lui en prenait et quand sa santé semblait lui permettre l’effort, et (ce qui était rare, en effet) quand il n’était pas absent en vacances, il apparaissait pour un brin de causette avec ses collègues occupés mais aimables, et pour feuilleter les livres du Cardinal. Les livres, toutefois, étaient poussiéreux; et lorsqu’il se retrouvait sur le quai Conti, allant à la rencontre de son ami Lucien Daudet, il sortait de sa poche un pulvérisateur afin de combattre les ravages de la journée en aspirant un nuage de vapeur d’eucalyptus. Ses collègues, Paul Marais, spécialiste des incunables, et Alfred Franklin, bibliothécaire en chef, le jugèrent gentil mais tout à fait inutile » (…) En 1899 eut lieu une inspection à la bibliothèque; il parut bizarre que l’un des trois attachés honoraires non rétribués n’eût pas mis les pieds à la bibliothèque depuis de nombreuses années; et le 14 février 1900, Marcel Proust reçut l’ordre catégorique de retourner immédiatement à son travail. Il s’en abstint; le 1er mars, on considéra qu’il avait donné sa démission, et c’est ainsi que s’acheva cette carrière fantomatique de bibliothécaire. »

G. D Painter. Marcel Proust (1992).

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