Pourquoi le taux de profit s’effondre-t-il en France?

Depuis la fin des années 90, le rendement du capital est en chute libre dans notre pays.

Curieusement, cette réalité n’imprime pas dans le débat public, ou alors de façon biaisée.

En effet, avec beaucoup d’incohérence, une partie de la gauche affirme que le capitalisme est en crise, tout en dénonçant l’explosion des profits et la diminution « historique » de la part des salaires dans la valeur ajoutée des entreprises. De l’autre côté, soir et matin, on se lamente du manque de profitabilité des entreprises et l’on montre du doigt les coupables automatiques, à savoir le coût du travail, les grèves et  les 35 heures.

Patrick Castex, dans la Revue de la Régulation (2011), dissipe ce petit théâtre de variétés au moyen d’un article dense qui puise ses racines dans la tradition économique qui ne méconnaît point les difficultés du capital à se valoriser (Adam Smith, Karl Marx, Keynes).

1998-2008: le taux de profit plonge de 44%

Le taux de profit est le rendement du capital productif.

Combien un euro de capital (K), tel  des locaux ou des machines, rapporte-t-il en termes de profit net? That is the question.

On s’intéresse au profit net, soit le surplus distribuable aux détenteurs du capital, ou encore l’excédent net d’exploitation (ENE).

Il se calcule en retranchant de l’excédent brut d’exploitation (EBE=valeur ajoutée – salaire) l’usure du capital (les amortissements)  ainsi que les impôts nets sur la production.

Entre 1998 et 2008, le taux de profit (ratio ENE/K qui figure en bas à droite du cadrant ci-dessous, au graphique A 8-4) a diminué drastiquement,  de  7,2% à 4%.

Explication principale: la diminution de la productivité du capital

L’essoufflement du taux de profit trouve son origine dans une « indigestion de capital ».

En effet, beaucoup de capital est entré dans les entreprises (+129%, cf graphique A 8-3), mais peu de valeur ajoutée en est ressortie (+50%). Les entreprises françaises ont investi à tour de bras, mais le retour est décevant. Comme chaque unité de capital rapporte moins de valeur ajoutée,  il se produit une diminution de la productivité du capital  en valeur ajoutée (-35%). Ce phénomène est représenté par la courbe rouge (VA/K),  en haut à gauche du cadrant.

Pourquoi les entreprises ont-elles du mal à  rentabiliser leurs équipements?

Tout d’abord parce que le prix de certains moyens de production a bondi, en particulier celui des terrains. De plus, il faut du temps pour que les salariés travaillent plus efficacement avec les équipements supplémentaires dont on les dote. Enfin, la concurrence, nationale et internationale, pousse les entreprises à renouveler sans arrêt leurs équipements sans toujours  leur donner le temps de récupérer leur mise.

Tensions sur les prix de certains équipements, hyper concurrence, difficultés à innover, tout concourt à la baisse du taux de profit.

On parle de suraccumulation du capital pour qualifier cette situation dans laquelle l’accroissement du stock capital dégrade son rendement. Patrick Artus avait envisagé cette hypothèse au sujet des Etats-Unis. La Revue de la Régulation fait de la bonne économie en l’appliquant au cas français.

Explication complémentaire: le troisième choc pétrolier

Le troisième choc pétrolier démarre en 1999, avec un prix du baril de pétrole grimpant de 15 à 80 euros, en 2008. Comme les salaires ne baissent pas, l’accroissement du coût des consommations intermédiaires en pétrole et autres matières premières  fait plonger l’excédent d’exploitation (cf billet du 05/09/12).

Ceci explique la hausse récente  de la part des salaires dans la valeur ajoutée…même si le pouvoir d’achat des salariés à tendance à stagner!

1949-2009: les salaires ont perdu 4 points de valeur ajoutée

Résumons nous avec un peu d’algèbre:

                                              Taux de profit= Productivité du capital × Taux de marge

                                                      ENE/K        =                VA/K               ×          ENE/VA

Si le premier terme à gauche de l’équation (VA/K)  a du plomb dans l’aile, les entreprises peuvent essayer récupérer des marges en dopant le second, c’est-à-dire en relevant la part de la valeur ajoutée qui revient au profit net (ENE/VA).

Voyons comment cela se passe sur la longue période (1949-2009).

En, 60 ans, l’usure du capital (CCF= consommation de capital fixe) + les impôts sur la production ont absorbé  5 points de valeur ajoutée brute, passant de  14 à 19% de la VAB (partie inférieure du tableau).

Qui a payé ce surcoût?

Globalement,  les salaires ont servi de variable d’ajustement : leur part dans la VAB (RS/VAB) perd 4 points (70% en 1949, 66% en 2009), tandis que le taux de marge des entreprises ne cède qu’un seul point (ENE/VAB: de 16 à 15% de la VAB).

Moralité: depuis les Trente Glorieuses, un processus de paupérisation (relative) des salariés est à l’oeuvre, en dehors des périodes de chocs pétroliers.

Il est vrai que depuis 10 ans, le taux de marge des entreprises baisse au profit des salaires. Mais c’est l’effet du troisième choc pétrolier et si l’on comprend la tentation des entreprises de comprimer les salaires ou d’obtenir des baisses d’impôts, ne peut-on considérer que les salariés ont suffisamment donné?

Le capitalisme en crise

Dans notre pays, la crise ne trouve pas son origine dans un endettement excessif des ménages ou de l’Etat ou un excès des attributions de dividendes, puisque cela n’a pas empêché la montée des investissements; pas davantage dans l’exubérance des salaires (hormis pour une frange du salariat). La crise s’explique par une suraccumulation de capital et le contre-coup de la mondialisation sur le prix du pétrole.

Voilà donc que le capital est de moins en moins rentable. Reste à savoir si ce phénomène est passager ou durable.

Le dernier mot revient à  l’auteur:

« La crise a donc été amplifiée par des causes financières comme la course à la rentabilité des fonds propres mais elle est fondamentalement une crise de la sphère réelle. La baisse des taux de profit des Sociétés non financières ne fait aucun doute en France depuis 1998. Elle est la conséquence de la baisse du taux de marge nette liée au troisième choc pétrolier exogène, et surtout de la hausse endogènede la composition organique du capital. La fuite en avant des acteurs bancaires jouant dans la sphère financièrevisait à rétablir une rentabilité économique en accord avec les exigences de la valeur actionnariale grâce à une augmentation de l’effet de levier et une prise de risque plus importante. Plus généralement, dans l’économie réelle, les tentatives des contre-réformes néolibérales pour augmenter le taux de plus-value et rétablir le taux de profit furent vaines.« 

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10 réflexions au sujet de « Pourquoi le taux de profit s’effondre-t-il en France? »

  1. Autre raison possible du manque de retour sur profit :
    Le choix même de l’investissement qui se doit de garantir un pourcentage donné afin de dégager un dividende préétablit … selon le chapitre 10 de l’économie des toambapiks …

  2. Ce dont je me souviens, à propos de ce livre, c’est qu’il se situe dans une logique de demande. Le profit trouve son origine dans ce que les entreprises dépensent , sous forme d’investissements ou de distribution de dividendes (qui sont en partie consommés). C’est la logique de Keynes. Dans ce modèle , le manque de profit provient d’une absence de coordination des firmes qui décident individuellement du niveau de l’investissement sans tenir compte de leurs interdépendance. Comme elles n’investissent pas assez, c’est à l’Etat de réamorcer la pompe. Dans l’article de Castex, on se situe dans une logique d’offre. Ici, le taux de profit diminue parce que les capitalistes se livrent une concurrence acharnée et que la productivité du capital diminue, ce qui traduit également un défaut de coordination des firmes, mais d’une autre nature.

  3. Mais une crise économique est toujours une crise de surcapacité. La bonne renta d’une activité fait naître des concurrents, qui entraînent à leur tour une baisse de la renta de l’activité, et ainsi de suite jusqu’à ce que la renta marginale (celle des nouveaux investissements, à ne pas confondre avec la renta moyenne d’une entreprise) soit trop faible pour justifier l’injection de capital. De la réallocation de ces surcapacités naît la reprise, etc…

    Dans le cas français, il serait intéressant de creuser l’impact fiscal et celui de l’apparition de la monnaie commune…

    1. Oui, les crises décennales sont de cette nature. C’est toujours une surproduction par surinvestissement.
      Je n’ai pas (osé) aborder la question de l’euro, mais c’est tentant et intéressant oui. Il faudrait que je reprenne l’article en question, dont je n’ai pas évoqué la dimension financière et monétaire.

  4. Bonjour,

    J’administre un blog récent sur le risque de perte de contrôle de l’inflation par les pouvoris publics et je souhaiterais mettre à disposition de mes abonnés un document gratuit contenant 50 mots d’experts sur les moyens de se protéger financièrement.

    En quelques mots, quel est votre meilleur conseil pour une personne ayant peu de moyens financiers pour se protéger en cas d’hyperinflation ?

    Le lien de votre blog sera bien-entendu ajouté à la fin de votre conseil.

    Merci beaucoup à vous !

    PS : Je suis de près votre blog depuis un certain temps et je tenais à vous féliciter pour votre travail collossal d’analyses.

  5. Bonjour,
    Merci à vous.
    Je serais bien embêté s’il me fallait donner un conseil patrimoniale à qui chercherait se protéger d’une inflation galopante. Je ne dirais que des banalités (métaux précieux ? investir en profitant de l’abaissement du coût réel de la dette?). Mais cas de figure me semble très peu probable. Certes les dettes publiques ont atteint des niveaux similaires à ceux de l’après-guerre, mais, en raison de l’ouverture des frontières, de l’absence de conflits sociaux d’envergure et de la subtile stratégie de la BCE, qui n’actionne certainement pas la planche à billets, le risque de dérapage grave des prix est minime. Le meilleur moyen d’aggraver la crise n’est-il pas de diffuser la crainte de l’hyperinflation?

  6. Bonjour, entendu hier sur LCP, Karine Berger soulignait que cette étude comparative avait un vice de procédure, en effet côté français elle comprend les entreprises de moins de 10 salariés qui ne sont pas pris en compte du côté allemand, ce qui pourrait expliquer un écart aussi important. Qu’en pensez vous ?

    1. Il se peut que KB ait commenté la comparaison qui est faite du taux de marge moyen (EBE/VA) entre la France et l’Allemagne, et non pas l’étude de Castex, qui porte sur le taux de profit (à vérifier). A priori, les plus petites entreprises sont moins capitalistiques et la part de la rémunération du capital dans la valeur ajoutée doit être relativement faible (voir ici p85 http://www.crest.fr/ckfinder/userfiles/files/Pageperso/givord/ECOFRA08d.pdf). Exclure les petites entreprises en Allemagne devrait doper le taux de marge moyen et biaiser le résultat, mais cela m’étonnerait qu’une telle erreur soit commise.

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