La crise selon Keynes

« Pourquoi les travailleurs et l’outillage demeurent-ils inemployés? Parce que les industriels ne comptent pas pouvoir vendre sans perte ce qu’ils produiraient s’ils les employaient. (…)  Comment se peut-il donc que le coût total de la production des affaires dans le monde soit autre que le produit total de la vente ? D’où vient l’inégalité ? Je crois connaître la réponse. Mais elle est trop compliquée et a un caractère trop peu familier pour le public pour que je puisse la fournir ici d’une façon satisfaisante. Il faut donc me résigner à ne donner que quelques indications.

Prenons, tout d’abord, les articles de consommation qui sont à vendre sur le marché. De quoi dépendent les bénéfices ou les pertes du producteur sur de pareils articles ? Le coût total de la production qui correspond au total de ce que gagne la collectivité, si on l’examine à un autre point de vue, se partage en deux parties dont l’une représente le coût de production d’articles de consommation, et l’autre le coût de la production d’articles de fabrication. Les revenus du public qui correspondent aussi au total de ce que gagne la collectivité se partagent aussi en une part qui sert à acquérir les articles de consommation et une part destinée à l’épargne. Or si la première part est plus considérable que la seconde, les producteurs d’articles de consommation perdront de l’argent; car le produit de leur vente qui équivaut aux dépenses du public pour ces produits de consommation sera moins élevé (comme l’indique la moindre réflexion) que ce que leur a coûté la production de ces articles. Si par contre, la seconde part est plus considérable que la première, alors les producteurs d’articles de consommation réaliseront des profits exceptionnels. Il s’ensuit que les bénéfices des producteurs d’articles de consommation ne peuvent se retrouver que si le public dépense une plus grande part de ses revenus pour de pareils articles (au détriment de l’épargne) ou si la production fait une plus large part aux articles de fabrication, ce qui restreint la production des articles de consommation. Mais on ne fabriquera pas d’articles servant à l’équipement national sur une plus large échelle, à moins que les producteurs de ces articles ne fassent des bénéfices. Ce qui nous amène à notre seconde question. De quoi dépendent les bénéfices des producteurs d’articles de fabrication ? Ils dépendent du public. Ils dépendent de la préférence de celui-ci à garder ses économies sous une forme liquide (de l’argent ou des valeurs équivalentes) plutôt qu’à s’en servir pour acheter des articles de fabrication ou des produits analogues. Si le public boude, alors le producteur des articles d’exploitation perdra de l’argent; il fabriquera moins d’articles de fabrication, et il en résultera, pour les raisons exposées plus haut, également des pertes pour le producteur d’articles de consommation. En d’autres termes, toutes les classes de producteurs perdront de l’argent et un chômage général se produira. À ce point, on aura parcouru un cercle vicieux et tant d’actions et de réactions auront contribué à tout faire empirer jusqu’à ce qu’il se passe quelque chose qui amène un revirement! C’est là un tableau par trop simpliste d’un phénomène des plus compliqués. Mais je crois qu’il contient l’essentiel de la vérité.  » J. M Keynes, La grande débâcle de 1930.

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4 commentaires

  1. Si j’ai bien tout compris :
    Il semblerait qu’il en est des volumes de production comme de la politique d’austérité : moins il est proposé de produit ou de service, moins le client « consomme ».
    Produire en petites séries (hors secteur de niche) est particulièrement coûteux : lancer la « chaîne » de production, mobiliser matériel et agents techniques pour trois bricoles n’est pas rentable (il faut payer les gens, le crédit du matériel etc).
    Il faut donc recourir au crédit ou avoir une résistance financière énorme … ce qui est plutôt rare à notre époque.
    Est-ce l’inventivité qui fera la différence ?
    Redonner l’envie de l’acte d’achat en quelque sorte ?!

    Quant au « bas de laine » du consommateur, il ne sera vide ou garni que si son propriétaire se sent en sécurité malgré un environnement de crise. Tout repose donc sur la confiance en la solidarité du groupe envers ses membres (les fameux services publics).

  2. Vous êtes proche de l’analyse de Keynes lorsque vous parlez du rôle de la confiance. Je résume son texte.
    En période d’incertitude, non seulement l’épargne totale augmente, mais une part de cette épargne n’est pas investie. C’est ce double phénomène qui provoque la mévente des biens de consommation et d’équipement puis la chute généralisée des profits, de la production et de l’emploi.
    En effet, en période de crise, les décisions d’investissement font les frais de la conjoncture, ce qui entraîne une mévente de biens d’équipement (on achète moins de machines qu’il n’en a été produite). Cela fait péricliter les profit du secteur producteur de biens d’équipements. Comme l’épargne totale a tendance à augmenter, les dépenses de consommation reculent également, d’où des méventes et une baisse des profits dans ce secteur.
    Les entreprises ont engagé des frais mais les débouchés sont insuffisants pour rentabiliser la production. Les entreprises révisent leurs plans de production à la baisse et la crise s’amplifie.

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