Pourquoi l’Allemagne est-elle devenue protectionniste en 1879?

Intéressant papier que celui d’Azaf Hussman.

Il nous plonge dans la seconde moitié des années 1870, qui vit l’Allemagne opter pour un retour au protectionnisme douanier.

Les tarifs « fer et blé » adoptés par Bismarck en 1879 sont-ils dus au choc concurrentiel que provoquèrent les importations en provenance des Etats-Unis et de Russie?

S’agit-il d’une réaction à la mondialisation?

L’auteur remet en cause cette thèse.

Selon lui, l’origine du revirement commercial allemand est à la fois macro-économique et institutionnelle.

  • Après 3 années d’expansion économique provoquées par l’afflux massifs de capitaux français sous forme d’indemnités de guerre (8% du PIB allemand chaque année) l’Allemagne entre en récession dès 1875. Alors qu’ils avaient fortement augmenté, les prix agricoles et industriels chutent, ce qui pousse les secteurs concernés à demander un soutien auprès de l’Etat.
  • La Constitution allemande prive l’Etat fédéral d’une bonne partie des recettes fiscales, puisque seuls les états régionaux collectent les impôts directs. En cas de difficultés financières, l’Etat dépend du bon vouloir des exécutifs locaux. Alors que la crise vide les caisses, Bismarck trouve dans un protectionnisme douanier relativement modéré (les tarifs excèdent rarement les 7%) une source de revenus alternative à discrétion des pouvoirs publics.

Après quelques recherches, il apparaît que le propos d’Azaf Hussman confirme les observations de Marx en 1880:

Puis ce fut la guerre de 1870, la paix de 1871 et les milliards(…)

Ce qui s’était passé à Paris en 1867, et plus encore à Londres et New York, ne manqua pas de se produire aussi à Berlin : la spéculation démesurée finit par un krach général. Les sociétés par centaines firent banqueroute; les actions des sociétés qui se maintinrent, devinrent invendables; ce fut partout l’effondrement complet. Mais pour pouvoir spéculer, il avait fallu créer des moyens de production et de communication, des fabriques, des chemins de fer, etc., dont les actions étaient devenues l’objet de la spéculation. Lorsque surgit la catastrophe, il s’avéra cependant que le besoin public qui avait été pris comme prétexte, avait été dépassé de loin, qu’au cours de quatre ans on avait édifié plus de chemins de fer, de fabriques, de mines, etc., qu’au cours d’une évolution normale d’un quart de siècle.

En dehors des chemins de fer, dont nous parlerons encore plus tard, la spéculation s’était surtout précipitée sur l’industrie sidérurgique. De grandes fabriques avaient surgi du sol comme des champignons, et l’on avait même fondé certaines usines qui éclipsaient le Creusot. Hélas il se révéla le jour de la crise qu’il n’y avait pas d’utilisateurs pour cette production gigantesque. D’énormes sociétés industrielles se trouvaient acculées à la faillite. En tant que bons patriotes allemands, les directeurs appelèrent au secours le gouvernement, afin qu’il érigeât un système douanier contre les importations qui les protégerait de la concurrence du fer anglais dans l’exploitation du marché intérieur. Cependant si l’on exigeait une protection douanière pour le fer, on ne pouvait pas la refuser à d’autres industries, voire à l’agriculture. Ainsi donc dans toute l’Allemagne on organisa une agitation bruyante pour la protection douanière, une agitation qui permit à Monsieur Bismarck d’instaurer un tarif douanier qui devait remplir ce but. Ce tarif, élevé en loi dans l’été 1879, est maintenant en vigueur.

Bien que modérés, les tarifs de 1879 marquent le coup d’envoi d’une vague de restrictions aux échanges qui va gagner peu à peu toute l’Europe.

Le retournement conjoncturel de 1873 offrit à Bismarck l’occasion pour appliquer ses recettes protectionnistes, dont nous évoquerons les conséquences dans un prochain billet.

DG

Publicités

5 commentaires sur “Pourquoi l’Allemagne est-elle devenue protectionniste en 1879?

  1. Durant mes études d’économie, les professeurs expliquaient eux, que Bismarck avait instauré le protectionnisme dans le seul but de conforter l’industrialisation du pays, et faire face à « l’impérialisme » anglais et américain. Un peu comme la Chine aujourd’hui, pratique le transfert de technologie afin de s’industrialiser à marche forcée.
    Que la guerre de 1870 ait causé des troubles dans les finances publiques de l’empire germanique, malgré l’indemnisation française, il n’en demeure pas moins vrai que l’annexion de l’Alsace et la Lorraine a aussi été « une bonne affaire » pour l »accès aux ressources du sous-sol.
    Il y a donc quelque chose qui cloche.

  2. Il ne faudrait quand même pas oublier qu’à cette époque, la majorité des partis et des parlementaires de l’Allemagne (mais aussi de la France), étaient de tendance « protectionniste ».

  3. Vous faîtes bien. J’ai appris cela moi aussi.
    On peut réconcilier les deux thèses en disant que le retournement conjoncturel et les besoins financiers de l’Etat ont donné à Bismarck l’occasion de mettre en place une stratégie protectionniste copiée sur celle des Etats-Unis.
    Je le précise dans le billet, suite à votre commentaire.
    Reste à savoir si le protectionnisme a conforté l’industrie allemande. C’est une question que j’aborderai dans un billet ces prochains jours. Notez que Marx, grand adversaire du tarif douanier, y voyait un coup fatal porté à la production allemande!
    http://www.marxists.org/francais/marx/works/00/sda/sda_2_10.htm

    1. Franchement, vous pourriez prendre d’autres modèles en économie que les sieurs Ricardo et Marx. Surtout ce dernier. Quel triste sire…

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s