Emmanuel Todd et la machine à remonter le temps (2)

Emmanuel Todd cherche à nous convaincre que le protectionnisme est indispensable au renforcement de la cohésion sociale en France, comme aux riches heures des trente glorieuses.

Selon lui, rapprocher les consommateurs des producteurs c’est non seulement recréer de la solidarité concrète entre salariés et employeurs, mais aussi, sur un plan plus subjectif, réconcilier le peuple avec la chose publique et ses élites.

L’argumentaire économique de l’auteur  tient  d’une sorte de keynésianisme « hydraulique » en économie ouverte doublée d’une critique (bienvenue) de ces capitalistes aux petits pieds qui préfèrent exploiter la main d’oeuvre étrangère plutôt que de se risquer à  innover.

Keynes considère la dépense comme le moteur de la production, de la distribution des revenus et de l’emploi. Dans ce cadre, chaque euro qui est épargné, ou qui à sert à financer les importations,  constitue une fuite dans le circuit économique.

Si les entreprises distribuent aux ménages 100 de salaires et que ces derniers répartissent leur consommation entre 70 de produits locaux et 30 d’importations, on comprend bien que les entreprises subissent un manque à gagner de 30. D’où l’idée que des consommateurs plus patriotes inciteraient leurs employeurs à se montrer plus généreux à leur endroit.

Dans le même esprit,  un petits pays qui dépend des marchés extérieurs ne serait pas incité à entretenir sa demande interne à coup de relance budgétaire.

Todd reprend à l’envie ces conceptions keynésiennes un peu mécanistes, sans jamais les nuancer ou les réactualiser.

Tout d’abord, les importations représentent-elles un manque à gagner pour la production et la dépense?

Bien au contraire, on observe que les composants importés s’intègrent de plus en plus aux investissements ainsi qu’aux exportations de nos entreprises (cf graphique ci-dessous).

Que devient le protectionnisme  lorsqu’on ne peut plus tracer une frontière entre l’intérieur et l’extérieur? Lorsque plus du tiers des exportations sont constitués d’importations et que le « fabriqué en France » se vend d’autant mieux qu’il a recours à du fabriqué ailleurs?

Enfin, souvenons nous de ce que nous enseigne la « loi de Kalecki »: les entreprises gagnent (collectivement) ce qu’elles dépensent ou vendent à l’extérieur.

Les profits globaux sont le résultat de l’investissement et des exportations.

Si le protectionnisme vient à renchérir ces deux opérations, cela ne poussera-t-il pas les entreprises à se rattraper sur les salaires?

Lors d’un débat, Todd a reconnu tout cela. Il y a répondu en expliquant que le protectionnisme porterait ses fruits au terme d’une relocalisation de l’économie…qui serait l’affaire d’une génération.

Ce n’est franchement pas mobilisateur.

De manière générale, l’erreur de Todd consiste à faire du commerce international l’alpha et l’oméga de la vie économique.

Cela le conduit à sous estimer le rôle des syndicats et des choix collectifs dans la détermination des salaires et de la dépense publique.

Cela le conduit aussi à souhaiter une intensification de la concurrence au sein d’une Europe partiellement fermée aux échanges…comme si plus de concurrence sur un marché de taille réduite allait améliorer le sort des salariés!

Un autre argument protectionniste, celui du chômage, tient mieux la route.

En effet, dans un contexte de sous emploi, plus d’importations signifie plus de chômage.

On est alors en droit de mettre en balance le coût économique des pertes d’emplois avec le gain que retire le consommateur de son achat de produits importés à bas prix.

Il est possible de répondre à cela de trois façons.

Tout d’abord, les économistes ont toujours expliqué que le libre-échange, à l’instar du progrès technique,  n’a pas pour finalité l’emploi, mais plutôt la productivité,  la croissance et le pouvoir d’achat.

Ensuite, ils vont sans cesse disant que la compétition internationale déplace les emplois plus qu’elle ne les détruit.

Elle en crée d’autres plus tard et ailleurs dans l’économie.

Certes, il est difficile de comptabiliser les emplois qui, en 2010,  résultent d’accords antérieures de libéralisation commerciale, mais il faut en tenir compte.

Enfin, les importations exercent un effet stabilisateur sur la conjoncture de l’emploi.

Prenons le cas d’une économie qui a tendance à entretenir des déficit commerciaux, comme la France.  Au cours des périodes d’expansion économique, on voit  les importations progresser et détruire certains emplois, ce qui tempère la baisse du chômage. En revanche, dans les périodes de crise, le revenu stagne, les importations se replient, ce qui limite les destructions d’emplois et la hausse du chômage.

Si nous étions en économie fermée, les évolutions de l’emploi  seraient plus heurtées.

Abordons maintenant le lien commerce/progrès technique.

Les employeurs qui se croient obligés de résister à la concurrence internationale en déménageant leur usine ne sont pas toujours très imaginatifs, c’est certain.

Pour autant, Emmanuel Todd oublie que le progrès technique à tendance à se diffuser  au plan international.

Les techniques arrivent à maturité, les idées circulent et cela permet aux pays suiveurs de nous concurrencer par les prix.

Dans ce contexte, des délocalisations « défensives » qui visent à transformer nos concurrents en sous-traitants sont parfaitement légitimes et ne signifient pas l’effondrement de nos forces productives.

Toute ces visions de catastrophes qui assimilent les délocalisations aux importations massives de marchandises d’un empire romain décadent sont parfaitement anachroniques.

D’ailleurs, si les échanges endormait tous les capitalistes, comment expliquer que le secteur des biens d’équipement, extrêmement mondialisé, continue à engranger des gains de productivité identiques à ceux que l’on observait pendant les trente glorieuses?

La mondialisation stimule la recherche des gains de productivité.

Enfin, si la chèreté du travail est le stimulant indispensable au progrès technique pourquoi passer son temps à louer la démographie française?

Le protectionnisme que préconise Todd est également gênant par son côté défaitiste et peu imaginatif.

Hisser des barrières et multiplier les budgets de recherche et développement, c’est passer à côté de mesures plus subtiles en faveur de l’amélioration de la qualité des produits, qui manquent cruellement à notre pays (Emmanuel Combe, Jean Louis Mucchielli, 2011).

Pour sortir du sous emploi, Keynes préconisait  l’amélioration des infrastructures collectives, la rénovation des villes, la construction de bibliothèques et de logements.

En quoi la Chine nous empêche-t-elle de faire cela?

Quant au sentiment de cohésion nationale, la « solidarité organique » chère au sociologue Emile Durkheim, rappelons qu’elle ne se construit pas à l’encontre la division du travail mais  en corrige les défauts par l’attention portée à la protection sociale, à l’éducation, au syndicalisme et à la mobilité sociale.

DG

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