La France du XIXième siècle fut-elle protectionniste?

Paul Bairoch voyait l’Angleterre du milieu du XIXième siècle comme un ilot de libre-échange dans un océan de pays protectionnistes, dont la France.

Or, les taux moyens de droits de douane (recettes tarifaires/importations totales) que nous rapporte John Vincent Nye (1991) ne placent pas la France dans la catégorie des pays outrageusement protectionnistes.

Contrairement aux attentes, la protection tarifaire y fut généralement plus faible qu’en Angleterre, y compris lorsque cette dernière entrait dans sa phase libre-échangiste (1840-1860).

En outre, 60 à 65% des importations françaises étaient libres de tout droit de douane.

On est frappé par la relative modération du protectionnisme français, comparativement à celui que l’Angleterre a pratiqué allègrement jusqu’au milieu du XIXième siècle.

Est-ce à dire que la France abandonna son économie aux quatre-vents de la concurrence extérieure?

Pas vraiment.

En préalable à l’accord de libre-échange franco-britannique de 1860, la France a pratiqué un protectionnisme industriel subtil, que l’auteur ne met pas suffisamment en exergue, à mon goût.

Le détail des restrictions douanières, qu’un commentaire de Serge d’Agostino au présent billet m’a incité à explorer, indique que l’industrie française fut protégée par un système  de prohibition des produits finis et de détaxation des matières premières.

D’après l’auteur lui même , l’équivalent tarifaire de la prohibition des textiles en coton, c’est-à-dire le supplément de prix sur le marché intérieur français par rapport au marché britannique, s’élevait à 50% jusqu’en 1860, contre 5% outre-manche.

Dans le même temps, un grand nombre de matières premières utilisées par l’industrie et incorporées dans les exportations étaient détaxées, de manière à réduire les coûts de production et soutenir les exportations.

A l’instar de la Corée du Sud ou du Japon, il y eut un protectionnisme industriel préparatoire à l’ouverture qui donna aux firmes françaises le temps de s’adapter à la concurrence.

C’est ce que montre Jean-Charles Asselain (1994), dans un commentaire de l’ouvrage Mythes et paradoxes de l’histoire économique de Paul Bairoch.

Dans ce texte, Asselain précise qu’entre 1840 et 1860, la part de la production industrielle française exportée à doublé.

Après 1860, la levée des prohibitions eut un effet similaire sur le taux importations, mais l’industrie française était parée à affronter la concurrence.

Dans le domaine industriel, jusqu’en 1860, la France a pratiqué un protectionnisme éducateur modéré, combiné à des interventions d’une autre nature, via des subventions, des investissements en infrastructures ou en capital humain.

Un protectionnisme d’ouverture, en somme.

Quant au protectionnisme de la fin du XIXième siècle, il  tire son origine des déboires de l’agriculture, qui fut exposée brutalement aux importations des pays neufs et à la diminution des coûts de transport.

A partir de 1880, le droit de douane moyen remonte,  mais demeure très inférieur à son niveau des années 1820.

DG

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8 commentaires sur “La France du XIXième siècle fut-elle protectionniste?

  1. Il y a la comparaison France/GB et il y a aussi pour chaque pays la mesure du degré de protection. S’agissant de la France :
    Le droit de douane moyen est égal aux recettes douanières provenant des tarifs frappant les importations britanniques rapportées à la valeur totale des importations. La pertinence de cet indicateur comme marqueur de la politique commerciale d’un pays est à juste titre discutée (cela ne veut pas dire qu’il faille le rejeter). En effet, le droit de douane moyen ne renseigne en rien sur les tarifs douaniers sectoriels et par produit. En outre, dans le cas de droits spécifiques (c’est-à-dire des taxes exprimées en monnaie nationale ajoutées au prix des produit importés) – ce qui constitue la pratique la plus courante au 19e siècle -, ils représentent un poids croissant quand le prix des produits importés baisse (et réciproquement). Or, après 1815 et jusqu’au milieu du siècle, la tendance générale est à la baisse des prix (Phase B d’un cycle Kondratiev) ce qui fausse la perception du degré de protection des économies nationales : le recul tendanciel du droit de douane moyen entre la fin des années 1820 et 1850 est moindre que ce qu’il aurait été si les prix étaient restés stables.
    Bairoch, par exemple, montre bien que du fait de l’évolution tendancielle des prix entre les années 1820 et le début des années 1830, le droit de douane moyen s’accroît : « A propos de la baisse de ces droits, il convient de noter qu’étant donné qu’une importante fraction de ceux-ci étaient spécifiques, la baisse des prix intervenue entre les années 1820-1824 et 1830-1834 s’est traduite en fait par un renforcement du protectionnisme. » Pourtant, sans nuance, Bairoch – dans ses articles bien connus sur le lien entre croissance et protectionnisme au 19e siècle – concluait au « renforcement du protectionnisme » sur cette période. Dans l’ouvrage de Bairoch, Mythes et paradoxes de l’histoire éco, il y a d’ailleurs une post-face d’Asselain sur cette question. Voir aussi Douglas Irwin qui a écrit un article pour critiquer l’analyse de Nye que j’ai dans mes archives mais que je ne retrouve plus sur le web sauf en version payante.

  2. Pour le moment, je ne trouve pas moi non plus la critique de Douglas Irwin.
    Je vais répondre à votre commentaire en complétant mon billet, car le détail sectoriel des tarifs fait apparaître des faits intéressants qui nuancent le propos de l’auteur (et donc le mien).
    A la rubrique critique du droit de douane moyen,on peut ajouter la non prise en compte des prohibitions (motif du complément que j’apporte à mon billet), mais aussi restitutions de droits de douane à l’exportation (importantes en GB).
    L’auteur aurait pu commenter également le taux d’ouverture des deux économies. Une note de bas de page y est consacrée. Je reviendrai dans le billet sur ce que dit Asselain sur ce point, dans son commentaire du livre de Bairoch.
    DG

  3. J’ai toujours entendu dire que la GB, comme les USA prônaient le refus du protectionnisme « chez les autres » afin de mieux investir des parts de marchés tout en pratiquant une sélection à l’entrée de leurs frontières (pour le vin, les fromages, et tout ce qui fait le fleuron des autres pays producteurs …) …
    Votre billet le confirmerait, donc.

    Observation « de fille » : j’ai eu un choc devant la nouvelle présentation de votre blog.
    Sans doute est-ce pour en faciliter la lecture sur les téléphones et autres tablettes ?

    1. Les pays les plus avancés ont toujours intérêt à ouvrir le reste du monde à leurs produits, sous couvert de vertus universelles du libre-échange.
      A l’époque, mais il faudrait vérifier dans l’article de Nye, l’Angleterre surtaxait des produits comme le tabac ou le rhum. Quant aux produits fleurons, ils sont un bon levier pour exercer menaces ou dissuasions commerciales. La France en sait quelque chose.

      Quant à la présentation, celle ci m’a surpris. Un peu sombre mais ludique. Mais je n’avais pas pensé à la lisibilité sur les téléphones et tablettes. Attitude de « garçon »?

  4. Je pensais que vous aviez choisi cette présentation afin d’être plus lisible pour les nouveaux supports que sont les téléphones tactiles et les tablettes … Objets « très tendance » si j’en crois les magasines ou certains blogs.

    Egoïstement, je suis plus satisfaite de cette version, j’avais un souci avec la colonne à la main gauche.

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