Mondialisation des idées et politique commerciale stratégique

En 1999, Marc Busch publie  Trade Warriors, ouvrage dans lequel il fait une découverte intéressante: l’administration américaine ne protège pas de la concurrence extérieure les industries les plus technologiques, mais privilégie celles qui utilisent en priorité des connaissances et des savoirs spécifiques aux Etats-Unis.

Par exemple, le secteur de l’aviation civile est très soutenu, contrairement aux semi-conducteurs ou aux écrans plats. Dans le premier cas, le produit final est suffisamment complexe et ajusté au marché américain pour irriguer une recherche essentiellement nationale; dans les autres cas, les technologies sont rapidement transférables des Etats-Unis vers leurs concurrents.

Les secteurs dont la technologie ne peut être fixée sur un territoire trouvent moins d’écho auprès des gouvernements qui préfèrent temporiser et attendre que les autres pays fassent le premier pas pour bénéficier des externalités de la recherche étrangère, sans en payer le coût économique et politique.

10 ans après la publication de cet ouvrage, la globalisation des connaissances et des savoirs à fait du chemin.  Exporter des brevets est monnaie courante, comme l’indique le tableau ci-dessus. Par exemple, en 2008, 62% des brevets attribués à des résidents allemands ont été déposés à l’extérieur de l’Allemagne.

Dans ce contexte, Nathan Nunn apporte une validation  empirique aux observations de Marc Busch.

Son papier montre que la globalisation des idées coupe l’herbe sous le pied d’une protection commerciale en vogue : les droits antidumping.

L’étude porte sur la période 1980-2005 aux Etats-Unis et concerne l’ensemble des secteurs agricoles et manufacturiers de ce pays.

N. Nunn commence par classer chaque  secteur en fonction du degré de domesticité des connaissances qu’il utilise.

Dans son jargon, la variable K désigne la part des brevets américains dans le total des brevets en vigueur à l’intérieur des 386 secteurs étudiés.

Plus K approche de zéro, plus le retour sur investissement technologique est capté par des firmes non américaines.  Par exemple, en  2008, moins de 30% des brevets exploités dans les équipements audiovisuels faisaient appel à du savoir faire américain (dont les écrans plats).

L’auteur montre que cette variable  influence négativement le montant des droits antidumping mis en place par l’administration américaine (International Trade Commission).

Plus les brevets américains occupent le terrain, plus le degré de protection est important.

Comme de bien entendu, l’auteur prend soin d’estimer l’impact d’autres variables, corrélées ou non avec K (taux de syndicalisation de la main d’oeuvre et taux d’importation de produits finis et intermédiaires, a priori croissant avec la diffusion internationale des technologies). Cela ne modifie pas sa conclusion.

Quels enseignements tirer de cette étude?

L’argument du protectionnisme éducateur, cher au théoricien allemand Friedrich List, est mis en difficulté. Aider les secteurs en retard est une idée séduisante, mais passez ce projet à la moulinette politico-lobbystique et vous obtenez un résultat inverse au but recherché: les secteurs qui dépendent des innovations extérieures, et auraient besoin d’un coup de pouce,  sont relativement moins protégés au plan commercial.

On peut se demander si une collaboration étatique à échelle régionale voire mondiale, dans le domaine de l’innovation et à la recherche, ne constituerait pas une meilleure réponse.

D. Gouaux

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3 commentaires

  1. FAUX, ce n’est pas parce que les USA ont une mauvaise politique anti-dumping qu’il faut jeter les idées de Friedrich List à la poubelle. Je vous rappelle qu’en Allemagne, le développement de ces idées a permis de faire passer ce pays largement agricole au stade industrielle. Ce qu’il faut c’est ouvrir à la concurrence les secteurs qui peuvent affronter la concurrence. Les secteurs ou un pays est en retard doit être protégé car sinon il ne rattrapera jamais son retard face aux concurrents étrangers. Alors je veux bien admettre que le concept de protectionnisme éducateur doit évolué compte tenu de l’environnement actuel, ces fondements sont toujours justes.

    Ps: ne critiquez pas Friedrich List c’est mon économiste préféré 😀

  2. Disons que List est un protectionniste éclairé et que la guérilla des antidumping ne ressemble pas à ce qu’il préconisait.

    Puisque vous êtes fan de List, vous trouverez des arguments qui vous conforteront dans le bouquin de Stiglitz (pour une commerce plus juste).

    J’essaie de mettre la main sur un article de Béatrice Dedinger, qui remet en cause les bénéfices du protectionnisme allemand à la fin du XIXième siècle:

    http://cat.inist.fr/?aModele=afficheN&cpsidt=20343438

  3. Oui, mais il faut dire qu’à cette période l’Allemagne a largement bénéficié pour investir dans l’industrie des réparations consenties par la France au titre de la guerre de 1870. Quand je parle du protectionnisme allemand, je pensais à une période antérieure qui est celle du Zolleverein. Cette unification économique de plusieurs provinces allemandes promouvait un libre échange à l’intérieur de la Zone et un protectionnisme à l’extérieur. Sinon on peut toujours contesté l’efficacité du protectionnisme mais il est bien évident qu’instaurer des barrières douanières et ne rien faire d’autre dans le même temps ne peut débouché sur rien. Le protectionnisme est une arme à utiliser que si les risques de cette stratégie ont bien été évalués et que des actions sont envisagées.

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