Le protectionnisme civilisateur de Keynes

Je me sens donc plus proche de ceux qui souhaitent diminuer l’imbrication des économies nationales que de ceux qui voudraient l’accroître. Les idées, le savoir, la science, l’hospitalité, le voyage, doivent par nature être internationaux. Mais produisons chez nous chaque fois que c’est raisonnablement et pratiquement possible, et surtout faisons en sorte que la finance soit nationale.

Ces quelques lignes sont parues en 1933 dans un texte intitulé De l’autosuffisance nationale où Keynes explique que la relocalisation des flux économiques présente plus d’avantages que d’inconvénients.

Convaincu que le libre-échangisme ne constitue plus le seul mode d’organisation concevable de la société mondiale, Keynes ne manque pas non plus de dire sa consternation devant les expériences autarciques et totalitaires de son temps.

Faire du protectionnisme une politique de civilisation, tel était le défi du grand économiste en 1933.

Quand un libre-échangiste trouve son chemin de Damas

Le vocabulaire qu’il emploie (« doctrine », « vérités fondamentales », « morale ») montre que les postulats libéraux auxquels il s’arrache relèvent de l’idéologie, si ce n’est de la foi.

Comme la plupart des Anglais, j’ai été élevé dans le respect du libre-échange, considéré non seulement comme une doctrine économique qu’aucune personne rationnelle et instruite ne saurait mettre en doute, mais presque comme une composante de la morale

Keynes pensait que l’interdépendance économique était un facteur de paix. Sa désillusion est grande:

De toute façon, l’internationalisme économique n’a pas réussi à éviter la guerre, et si ses défenseurs répondent qu’il n’a pas vraiment eu sa chance, son succès ayant toujours été incomplet, on peut raisonnablement avancer qu’une réussite plus achevée est fort improbable dans les années qui viennent.

La mondialisation n’est plus synonyme de croissance


Keynes juge que l’internationalisation ne contribue plus à lenrichissement rapide du monde et se résume  à une concurrence stérile.

Deux raisons à cela: la domination de la  spéculation financière et la similitude des  économies.

Au cours du XIXième siècle,  des millions de migrants étaient partis peupler des pays neufs, emportant leur savoir faire et  drainant les investissements productifs du monde entier. Ce n’est plus le cas. La spéculation l’emporte désormais sur l’entreprise.

A une époque où de nouveaux continents se peuplaient par une émigration massive, il était normal que les hommes emportent avec eux dans les mondes nouveaux les fruits matériels de la technique du monde ancien, représentant l’épargne accumulée de ceux qui les envoyaient. L’investissement de l’épargne britannique allait permettre aux ingénieurs britanniques d’installer les voies ferrées et le matériel roulant qui transporteraient des émigrants britanniques vers de nouvelles terres et de nouveaux pâturages, et une partie des produits reviendrait légitimement à ceux dont la frugalité avait produit cette épargne. Cet internationalisme économique ne ressemble en rien à la participation prise par un spéculateur de Chicago dans une entreprise allemande, ou à celle d’une vieille fille anglaise dans les investissements de la municipalité de Rio de Janeiro.

Keynes estime que le commerce international devient superflu.  La convergence économique des nations les rend de plus en plus autonomes tandis que  la consommation se porte de plus en plus sur les biens et services non échangeables au plan international:

L’expérience prouve chaque jour un peu plus que beaucoup de processus modernes de production de masse peuvent être maîtrisés dans la plupart des pays et sous presque tous les climats avec une efficacité comparable. De plus, à mesure que la richesse s’accroît, le logement, les services à la personne et les équipements locaux, qui ne peuvent pas faire l’objet d’un commerce international, prennent une part de plus en plus importante dans l’économie nationale, au détriment des produits de base et des objets manufacturés.

« La République sociale idéale du futur »


Keynes prend acte d’un changement général d’attitude face au capitalisme libéral hérité du XIXième siècle :

Le capitalisme international et néanmoins individualiste, décadent mais dominant depuis la fin de la guerre, n’est pas une réussite. Il n’est ni intelligent, ni beau, ni juste, ni vertueux, et il ne tient pas ses promesses. En bref, nous ne l’aimons pas et nous commençons à le mépriser. Mais quand nous nous demandons par quoi le remplacer, nous sommes extrêmement perplexes.

Keynes formule des propositions que les altermondialistes actuels signeraient des deux mains: relance de la construction de logements, aides à l’agriculture locale, défense l’environnement ou encore emploi des chômeurs à l’embellissement de nos villes:

Si j’étais au pouvoir, aujourd’hui, j’entreprendrais avec détermination de doter nos grandes villes de tous les équipements artistiques et culturels susceptibles de répondre aux attentes individuelles les plus ambitieuses des citoyens de chacune de ces villes. Je suis convaincu que ce que nous savons créer, nous en avons les moyens, et que l’argent ainsi dépensé sera non seulement plus utile que n’importe quelle allocation de chômage, mais qu’il rendra inutiles ces allocations. Parce qu’avec ce que nous avons dépensé pour les chômeurs en Angleterre depuis la guerre nous aurions pu faire de nos villes les plus magnifiques réalisations humaines du monde.

Comment réaliser ce programme?

En contrôlant les mouvements internationaux de capitaux, afin de maintenir  les taux d’intérêt proches de zéro:

(…) la transformation de la société à laquelle irait ma préférence demanderait que le taux d’intérêt baisse jusqu’à disparaître dans les trente prochaines années. Mais ce n’est pas près d’arriver, dans un système où ce taux, une fois pris en compte le risque et les autres facteurs, a tendance à s’uniformiser à un niveau mondial sous l’effet du jeu normal des forces financières.

Keynes est incertain sur les moyens à utiliser pour « démondialiser » des économies. Le protectionnisme à l’ancienne (droits de douane, quotas) lui semble un peu brutal. Il craint les envolées nationalistes et populistes. Il déclare ne pas souhaiter un échec des négociations tarifaires internationales.

Reste la voie indirecte qui consiste à développer le secteur abrité de la concurrence étrangère et à relancer l’économie  via le déficit public, la dévaluation et la politique monétaire.

Pour conclure

Compte tenu des progrès de la science économique et des aspects contemporains de la mondialisation, ce texte a vieilli. Par exemple, Keynes n’avait pas anticipé les potentialités d’échanges entre pays similaires mis en évidence dans les théories récentes du commerce international. Il n’imaginait pas l’industrialisation de l’Asie et aurait été très étonné par la démultiplication des flux internationaux de composants industriels. En 1933, Keynes renouait avec la thèse de l’état stationnaire, chère à John Stuart Mill.

Pourtant, ce texte révèle une attitude intellectuelle intéressante, assez semblable à celle d’Alexis de Tocqueville. Tous les deux n’étaient pas acclimatés aux mutations sociales de leur temps, mais ils ont eu la force de revoir leurs croyances initiales pour  être utiles à leurs contemporains.

Il reste également une description grinçante du totalitarisme, vu comme une  nuisance sonore

Les délicates circonvolutions du cerveau ont été pétrifiées. Le son assourdissant du mégaphone remplace les souples inflexions de la voix humaine. Les idioties de la propagande stupéfient même les oiseaux et les bestiaux.

DG

 

 

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