Le libre-échange selon Emmanuel Todd

Dans le livre l’Illusion économique,  Emmanuel Todd envoie balader les économistes  accusés de ne pas admettre que  la mondialisation ralentit la croissance des pays industrialisés.

L’ambition du bouillant Todd est de dissiper les illusions , mais le côté rudimentaire de l’argumentation économique gêne l’entreprise. Il est dommage que, tout à sa lubie patriotique, Todd caricature le réel ainsi que les idées keynésiennes dont il se fait le champion.

De la « société de consommation » à la « société d’exportation »

L’auteur estime que l’ouverture absolue des frontières pousse à la stagnation car elle supprime  la possibilité de réguler l’économie par la demande. Le commerce international créerait les conditions d’une sous-consommation chronique.

  • La mondialisation incite à négliger le rôle de la demande: « Le dépassement de la nation ramène le capitalisme à un stade pré-national plutôt qu’il ne le projette dans le  post-national. En régime de libre-échange généralisé, toute tentative d’échelle nationale pour ajuster en hausse la demande, pour augmenter la consommation des ménages ou des administrations, par la hausse des salaires ou par le déficit public, ne parvient qu’à engendrer de la demande pour l’ensemble du monde et une hausse des coûts pour les entreprises du pays qui tente une telle relance. L’ouverture absolue des frontières économiques ramène la nation au statut d’agent micro-économique et la planète au stade pré-keynésien. » Capitalistes et salariés perdent conscience de leur solidarité: « l’entrepreneur n’a plus le sentiment de contribuer, par les salaires qu’il distribue, à la formation d’une demande globale d’échelle nationale« .
  • Le cadre national permet de concevoir la notion de demande globale. Limiter les échanges internationaux rapproche les producteurs des consommateurs et permet aux capitalistes et aux salariés de prendre conscience de leur complémentarité: »Dans une société fortement consciente de son unité, de la solidarité des acteurs économiques, du fait que le producteur doit être consommateur, une entreprise ne considère pas que la diminution de sa masse salariale comme une priorité. Elle sait que les salaires qu’elle verse sont une fraction de la consommation globale, dont elle dépend pour ses débouchés (…). Dans cet univers mental keynésien, les acteurs ont intériorisé l’idée que la progression de la demande est essentielle et qu’une économie poussée par le progrès technologique est toujours menacée par une tendance à la sous-consommation. Le monde optimal de Keynes combine une bonne compréhension par les acteurs économiques du problème des débouchés et un pacte favorable à la consommation, qui peut se réaliser pleinement, en pratique, dans un cadre national ».

Todd: droit d’inventaire

Résumons:  il n’est possible de tempérer les penchants anti-sociaux du capitalisme et de prévenir les crises de surproduction qu’à l’échelle d’une nation. En deçà ou au delà, c’est  le retour à Germinal.

Comme tout cela part d’un bon sentiment, on s’irrite de la minceur de l’argumentation.

Avec un peu plus de finesse macroéconomique, il est possible de raffiner le propos toddien, et surtout, d’avancer des solutions alternatives au protectionnisme commercial.

  • La mondialisation peut générer une croissance sans investissement (L. Cordonnier 2006).  Todd se focalise sur la  consommation et résume la demande à la consommation des salaires et celle des administrations publiques. Il oublie  un détail: l’investissement. Or,  quel que soit le degré d’ouverture aux échanges,  la difficulté du  capitalisme réside dans son  inaptitude à  coordonner les décisions d’investissement. Il revient donc à l’Etat de jouer  le rôle  d’investisseur en dernier ressort lorsque l’incertitude est forte. Tel est le message de Keynes. Que se passe-t-il en économie ouverte? On pourrait imaginer que l’ouverture aux échanges accroît l’incertitude du monde des affaires  mais Todd limite son propos au problème  que rencontre la coordination internationale des politiques budgétaire lorsqu’il devient couteux de pratiquer la relance dans un seul pays. Admettons cela. Pour autant, la surproduction est-elle en marche? Certes non puisque  les marchés financiers et les multinationales ont réussi à imposer la coordination des versements de dividendes aux actionnaires, de sorte que la consommation des actionnaires** se substitue à celle des salariés ainsi qu’à l’investissement. Il en résulte un manque d’innovation et de gains de productivité qui privent les salaires de dynamisme. Que faire dans ce cas? La coopération budgétaire européenne, le soutien à l’investissement, la diminution des taux d’intérêt  et la fiscalité des revenus financiers sont des instruments alternatifs au protectionnisme. Todd a raison de dénoncer le mercantilisme des pays qui s’engagent dans des stratégies d’excédent commercial. Si toutes les nations faisaient cela simultanément, elles plongeraient le monde entier dans la déflation. Or l’auteur, sans peur de se contredire, nous explique plus loin que le monde se scinde en deux ensembles: d’un côté, les exportateurs qui sous-consomment, de l’autre, les pays qui se transforment en zone de d’importation et de sur-consommation. Si on le suit, la demande globale mondiale n’a aucune raison de bouger; en revanche, sa polarisation  géographique  est problématique.
  • Le capitalisme national n’est pas forcément plus social. Imaginons une économie fermée. Les achats de biens et services qu’effectuent les salariés locaux constituent l’essentiel de la demande adressée aux entreprises. Est-ce une raison nécessaire et suffisante pour qu’elles aient intérêt à accroître les salaires? Au plan micro-économique, si une entreprise anticipe que ses salariés  vont  se fournir en biens et services auprès  de ses concurrentes, elle sera dissuadée d’augmenter sa masse salariale. Pour que capitalistes et salariés communient, il faut une motivation extra-économique, que Todd nomme le sentiment d’identité nationale**. C’est très beau, mais Todd se trompe lorsqu’il écrit que la solidarité  des classes trouve une justification dans la pensée keynésienne. Si l’auteur avait médité le circuit macroéconomique, il aurait compris que les profits  globaux n’augmentent pas lorsque les salariés consomment, bien au contraire, puisqu’ils épargnent une part de leur revenu***.  Les profits évoluent  inversement aux salaires et rares sont les entreprises altruistes qui ont le souci de faire tourner l’économie locale. Il ne faudrait pas prendre pour argent comptant le slogan d’Henry Ford qui prétendait payer ses salariés afin qu’ils achètent ses automobiles. Mais comprendre cela, il aurait fallu que l’auteur utilise une notion absente de son livre: le profit.  Pourquoi une telle omission? Peut-être parce  qu’elle permet  de jeter un voile pudique sur les  conflits sociaux internes et de faire porter  la responsabilité des bas salaires sur les méchantes importations.

DG

 

*Les dividendes représentent une dépenses pour l’entreprise mais pas un coût de production:  la sortie de « cash » ne pèse pas sur les profits qui se forment en amont (profit=valeur ajoutée-salaires), en revanche,  elle  les augmente quand les actionnaires dépensent les dividendes qu’ils ont reçus.

**A ce propos, Todd se répand en balivernes contre le « Mai 68 » étudiant, coupable à ses yeux d’avoir ringardisé le mouvement ouvrier et affaibli le sentiment national. Je me demande si Emmanuel Todd n’en fait pas des tonnes aujourd’hui contre Nicolas Sarkozy pour qu’on  oublie qu’il a  contribué lui même à installer un climat idéologique propice  à l’élection de l’actuel Président.

*** Les postkeynésiens (Kalecki) montrent  à partir de l’identité Epargne=Investissement + Solde commercial, que les profits  sont déterminés par  l’investissement, les dépenses publiques, la consommation des dividendes et  la propension à consommer des salariés.

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4 commentaires sur “Le libre-échange selon Emmanuel Todd

  1. En bon connaisseur de la pensée de Todd, je me permets d’apporter deux précisions suite à votre billet.

    1- Dans l’illusion économique, Todd tende effectivement de réhabiliter l’idée de nation et celle de protectionnisme. Cependant dès la publication du bouquin en poche, dans la préface il vire sa cutie et se converti au protectionnisme européen. Aujourd’hui, il ne veut pas entendre parler d’un protectionnisme national.

    2- J’ai eu l’occasion de m’entretenir directement avec lui sur le lien qu’il fait entre protectionnisme et remontée des salaires, dont la mécanique m’a toujours semblé assez flou dans son discours. Pour ma

  2. part j’ai toujours pensé que cela ne suffira pas. Or, pour lui, le protectionnisme a essentiellement pour effet de protéger l’emploi en en fixant une partie sur le sol national. Cette augmentation escomptée du volume d’emploi global aurait selon lui pour effet de rétablir l’équilibre entre l’offre et la demande de travail, ce qui pousserait les salaires à la hausse.

  3. Bonjour,
    Vous faîtes bien d’apporter des précisions car le bouquin de todd est assez riche et j’y reviendrai une ou deux fois.
    Je ne savais pas qu’il avait « européanisé son protectionnisme.Peut-être est-ce un moyen de botter en touche car comment convaincre l’Allemagne, pays poussé par sa démographie déficitaire à délocaliser? Todd prétend-il que l »unification politique de l’Europe passe pas une phase protectionniste?
    Quant à l’emploi, j’entends bien son argument, qui est plus solide. Il faudrait comparer les retombées du protectionnisme à celles d’autres solutions, plus directes, comme la relance budgétaire, ou proche du protectionnisme, comme une dépréciation de l’euro (protectionnisme monétaire). J’ai peur qu’une poussée de protection commerciale européenne ne reste qu’une mesure technique, favorable aux industriels mais dont les retombées ne seraient pas partagées avec les salariés.

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