Mondialisation, identités et peur des petits nombres

Il aura suffit de quelques voiles féminins intégraux (niqab*) pour déclencher dans plusieurs pays européens la réaction épidermique que l’on sait.

En France, nous ne pouvons même plus supporter une poignée de Roms, si j’en crois les sondages ad hoc et le discours des gouvernants de l’heure.

La mondialisation nourrirait-elle l’insécurité identitaire au point d’entraîner la majorité à appliquer le principe de « tolérance zéro » aux minorités les plus infimes?

C’est l’idée que défend le sociologue culturaliste  Arjun Appadurai:

« Dans son dernier essai, Géographie de la colère, le sociologue et anthropologue Arjun Appadurai nous propose des clefs de compréhension des sources de la violence à grande échelle, fondée sur des motifs culturels.

En s’attachant aux conséquences culturelles de la globalisation, qu’il avait par ailleurs déjà éclairées dans Après le colonialisme, il développe ainsi deux arguments centraux afin d’expliquer l’ethnonationalisme (pouvant conduire à l’ethnocide) et le terrorisme : l’ »incertitude sociale » relative à l’identité, d’une part, et l’ »angoisse d’incomplétude », d’autre part.

Cette incertitude est caractérisée par l’illusion d’une homogénéité ethnique et d’un peuplement national, certitudes bien ancrées que la globalisation vient ébranler en suscitant des doutes profonds sur ce qui constitue le « nous » et le « eux ». L’angoisse d’incomplétude, quant à elle, est caractérisée par les obstacles imaginés à la réalisation d’une totalité nationale non souillée.

Tout en reconnaissant que cette incertitude et cette angoisse ne sont pas des purs produits de la globalisation, il insiste sur l’absence de barrières à la circulation matérielle et idéologique qui caractérise notre époque, et qui vient accentuer la collusion potentielle entre ces logiques d’incertitude et d’incomplétude. La stimulation réciproque de ces deux logiques peut produire des « identités prédatrices », dont la construction et la mobilisation sociale exigent l’extinction d’autres catégories sociales proches (et surtout les minorités), considérées comme des menaces pour l’existence d’un certain groupe défini comme un « nous ».

Appadurai fait alors intervenir un troisième élément central de son argumentaire, qui découle des deux premiers : la peur des petits nombres.« 

« Plus le nombre est petit et la minorité est faible, plus profonde est la fureur que suscite sa capacité à donner à la majorité le sentiment de n’être qu’une majorité, et non pas un ethnos central et incontesté. Cette peur des petits nombres conduit à craindre la minorité d’aujourd’hui comme possible majorité de demain, exacerbant ainsi l’accroissement de l’incertitude sociale et les frictions de l’incomplétude. Il invoque notamment la continuité imaginée entre minorités, diaspora et terreur, au sein de laquelle la dangerosité des minorités est accentuée par l’allégation de connections globales qu’elles pourraient avoir.

Appadurai relève ainsi un certain nombre de paradoxes : la réciprocité interne entre les catégories de majorités et de minorités (les majorités peuvent toujours être poussées à penser qu’elles courent le danger de devenir mineures et à craindre que les minorités, à l’inverse, ne puissent devenir majeures), et la redoutable symétrie entre le pouvoir des petits nombres (le caractère central du terrorisme cellulaire et de l’attentat-suicide) et la peur des petits nombres.

Dans cette perspective, Appadurai nous offre une réflexion stimulante sur les relations entre violence sur les minorités et violence des minorités, en la reliant à un fait nouveau de notre contemporanéité : la peur des petits nombres, renversant ainsi les paradigmes qui avaient prédominé jusqu’à la fin du xxe siècle, la peur des grands nombres, des foules et des masses. »

Amandine  Scherrer, « Appadurai et Bauman, deux regards sur la modernité, sa globalisation et ses violences« , Revue Cultures et Conflits, 26/06/2008.

DG

*Le philosophe Cornélius Castoriadis précise quelque part que la haine des étrangers s’accompagne souvent, outre la simple manifestation d’un sentiment de rejet, d’une volonté d’avilir l’autre.  Cela se sent dans le choix des mots: burqa (terme qui ramène aux talibans) plutôt que niqab, ou, hier encore, cet élu municipal de Seine St Denis qui affirme que c’est la « quantité »  (et non le nombre) de Roms « qui pose problème ».

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