Adam Smith et l’éducation

 

Les pages qu’Adam Smith consacre aux institutions éducatives nous permettent de découvrir un économiste libéral confronté à une délicate équation: après avoir montré comment l’Etat distord l’offre éducative, il est obligé de constater que le marché, livré à lui même, génère des externalités qui sont nuisibles à la demande privée d’éducation.

Triste spectacle: d’un côté, les institutions publiques proposent des savoirs « corrompus », obsolètes et souvent indigents, d’un autre côté, la vie ordinaires des familles ouvrières les empêche d’utiliser leurs facultés intellectuelles et condamne leurs enfants à la reproduction sociale (Bourdieu n’aurait pas dit mieux).

Pour sortir de l’impasse, Smith radicalise son libéralisme et imagine un interventionnisme public inspiré de la logique concurrentielle, c’est-à-dire incitatif et facilitateur. Pour appuyer ses dires,  il emprunte quelques idées au « modèle » antique gréco-latin (il ne le sait pas, mais il préfigure le néolibéralisme contemporain).

On peut lire également dans ce texte une étude très intéressante sur les particularités du métier d’enseignant et une critique du salariat qui, selon Smith, empêcherait la reconnaissance de toutes les dimensions de ce  métier.

L’enjeu de ce texte n’est rien d’autre que la place respective de l’Etat, du marché et du don dans la formation du capital humain, richesse dont Smith est l’un des premiers théoriciens.

Quand l’Etat défaille…

Adam Smith est assez dur avec le système éducatif anglais et les adjectifs qu’il emploie (« corrompu« , « absurde« …), lui jusqu’ici si posé, sonnent un peu comme un propos intempestif dans un film d’Eric Rohmer.

Pour le dire simplement, les administrations publiques stérilisent l’enseignement parce qu’elles ignorent toutes les dimensions du métier d’enseignant.

Le texte de Smith en décrit trois *:

  • La compétence, produit de longues années d’études (dans le livre I, Smith compare explicitement la formation à un capital dont le résultat en termes de salaires vient récompenser l’investissement initial, de la même façon qu’un capitaliste rentabilise une « machine »). L’enseignant sait des choses.
  • Le talent, le charisme: on l’a ou on l’a pas, c’est bien connu.
  • La bonne volonté de l’enseignant, dimension généreuse dont Smith explique qu’elle suffit à elle seule pour attirer les bonnes grâce des élèves.

L’enseignant est très représentatif de la vision smithienne de l’individu: un mix d’intérêt et de sympathie pour autrui.

Notons que la bonne volonté de l’enseignant est une illustration du mécanisme de l’ « observateur impartial« , c’est-à-dire ce qui nous oblige à tenir compte de l’opinion d’autrui dans nos décisions. Il s’agit d’une sorte de sur-moi qui est d’autant plus à l’oeuvre dans le métier éducatif que maîtres et élèves se font face, et qu’ils coproduisent le cours (idée très avant-gardiste non?).

Et comment l’Etat s’y prend-il pour saccager tout ça?

De quatre façons:

  • Une rémunération désincitative: le salaire (traitement) est basé sur les heures dispensées et non sur la qualité de l’enseignement, ce qui détruit à terme la motivation à bien faire tout travail.
  • Une discipline exagérée qui infantilise les élèves alors qu’ils pourraient d’eux mêmes s’auto-réguler, pourvu que l’enseignant soit de qualité et bienveillant.
  • L’absence de concurrence: Smith s’en prend au monopole des diplômes publics pour être enseignant, aux universités les plus riches qui s’endorment sur leurs lauriers et aux barrières à la mobilité des élèves (la carte scolaire dirait-on aujourd’hui)
  • L’autoritarisme de l’administration éducative, qui ne s’y entend guère sur les questions de pédagogie et, dit Smith, traite les enseignants de façon arbitraire.

Résultat : un enseignant qui n’est pas récompensé pour ces efforts et qui, face aux élèves, doit tout de même dispenser un savoir qui se tient, aura la tentation  de faire cours en lisant un manuel (c’est l’un de ces nombreux passages très psychologiques de la Richesse des Nations qui rendent l’oeuvre attachante).

…le marché ne fait pas mieux

Adam Smith ne cache pas sa nostalgie pour le mode d’éducation des anciens grecs. En ces temps heureux, la Cité mettait des lieux à la disposition des multiples écoles privées et les maîtres rivalisaient de savoir et de charisme, recevant en contre-partie de copieux honoraires de la part de leurs élèves.

Mais tout ceci appartient au passé. Comme on le mentionnait dans un précédent billet, Adam Smith constate que la majorité de la population ouvrière est dans l’incapacité d’offrir à ses enfants une éducation. La contrainte qui s’exerce n’est pas seulement matérielle (financière et temporelle: le temps manque pour que les mères suivent la scolarité des enfants) mais aussi psychologique: les conditions de travail détruisent les capacités et l’envie de se projeter au delà du présent et éloignent les ouvriers de toute vie spéculative (y compris politique, comme le regrette tant Smith).

L’auteur est très inquiet de cette situation car, libéral conséquent, la reproduction sociale lui semble contradictoire avec une saine concurrence. Ce n’est pas  l’offre concurrentielle d’éducation qui est en cause (Smith note par ailleurs le bon fonctionnement des écoles privées artistiques) mais l’effet négatif de la division du travail sur la demande d’éducation.

Les propositions d’Adam Smith

Offre d’éducation peu performante, demande végétative… il faut briser le cercle vicieux. L’Etat va devoir intervenir mais cette fois comme agent facilitateur et incitatif.

Adam encourage les administrations publiques à installer des écoles élementaires accessibles à tous les enfants dans toutes les paroisses. Les maîtres y seraient rémunérés pour une part sous forme de traitement, et pour une autre part sous formes d’honoraires (versés par les familles) conditionnés à leur talent et mérite. On y enseignerait des matières utiles aux futurs ouvriers (géométrie, technique, un peu de littérature) plutôt que le latin et le grec et on ne manquerait pas de susciter chez les enfants un peu d’émulation par le truchement de « petits prix« .

Parce que cet enseignement primaire est simple et intervient très tôt, Smith explique que son coût budgétaire est modeste pour un rendement social fort élevé.

Afin de stimuler l’effort d’éducation, Smith recommande également que l’accès à certaines professions soit conditionné, par la loi, à l’obtention d’un certain niveau scolaire.

L’auteur termine son analyse en décrivant les retombées positives de l’éducation sur le climat politique et social : des foules ignorantes sont sensibles à toutes les démagogies et l’instabilité qui en découlerait est tout autant nuisible à l’Etat qu’à l’économie.

Ah j’allais oublier… Smith dit que l’investissement éducatif est un don entre générations successives : mieux formés, les jeunes auront les moyens (et l’envie) d’assister leurs vieux parents. Une leçon à méditer lorsqu’on est à la recherche du meilleur moyen de financer les retraites de demain…t out en réduisant les effectifs d’enseignants.

D G

*Marcel Henaff, « Salaire, justice et don. Le travail de l’enseignant », Revue du Mauss, n°135, 1er semestre 2010.

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