Adam Smith et les méfaits de la division du travail

La division du travail doit rendre chaque individu expert dans sa tâche particulière. Point n’est besoin de transmettre les connaissances. L’application à son métier produit l’excellence.

Mais comme la majeure partie des individus sont affectés à des tâches rebutantes, Smith s’inquiète des excès de la division du travail.

La division du travail trouve en elle même ses propres limites.

Poussée à l’extrême, elle dégrade la cognition de la majorité des salariés, ce qui fait le jeu des intérêts mercantiles et monopolistiques qui nuisent à l’extension des marchés.

La division du travail produit une fracture cognitive…

Il suffit de pénétrer avec Smith dans la célèbre manufacture d’épingles pour se rendre compte que la division technique du travail se traduit par une déqualification brutale des salariés.

L’attention de chaque individu est fixée sur des tâches si simples et si répétitives qu’il est à la portée d’un jeune enfant de contribuer au perfectionnement des gestes productifs:

« L’un de ces petits garçons, qui avait envie de jouer avec ses camarades, observa qu’en mettant un cordon au manche de la soupape qui ouvrait cette communication (entre la chaudière et le cylindre d’une machine à feu), et en attachant ce cordon à une autre partie de la machine, cette soupape s’ouvrirait et se fermerait sans lui, et qu’il aurait la liberté de jouer tout à son aise. Ainsi, une des découvertes qui a le plus contribué à perfectionner ces sortes de machines depuis leur invention, est due à un enfant qui ne cherchait qu’à s’épargner de la peine. » (Livre 1, chapitre 1).

Plus loin, Adam Smith s’attarde sur les conséquences délétères des conditions de travail sur la plupart des ouvriers pauvres, c’est-à-dire, souligne-t-il, la masse du peuple.

Autant les chasseurs, agriculteurs ou pasteurs des sociétés anciennes étaient obligés, par la diversité de leurs activités,  d’exercer leur imagination et leur sagacité, autant les ouvriers vivent dans « l’engourdissement« , l’abrutissement et l’ignorance provoqués nécessairement par leur vie « uniforme et sédentaire« .

Tandis que la vie du peuple s’atrophie, une petite minorité profite du théâtre qu’offre la société marchande pour améliorer ses compétences.

De qui s’agit-il? De rentiers? d’ improductifs?…d’économistes?

Non point.  Adam Smith évoque « ceux qu’on nomme les savants ou théoriciens, dont la profession est de ne rien faire, mais de tout observer, et qui, par cette raison se trouvent en état de combiner les forces des choses les plus éloignées et les plus dissemblables » afin de découvrir et de perfectionner les machines et les outils utilisés dans les manufactures.

Anticipant les théories de la croissance endogène, Adam Smith explique de façon assez poétique comment la division du travail déclenche un processus cumulatif d’innovation:

« La multitude d’occupations diverses offre une variété innombrables d’objets à la méditation de ce petit nombre d’hommes qui, n’étant attachés à aucune occupation en particulier, ont le loisir et le goût d’observer les occupations particulières des autres. En contemplant une aussi grande quantité d’objets variés, leur esprit s’exerce nécessairement à faire des combinaisons et des comparaisons sans fin, et leur intelligence en acquiert un degré extraordinaire de sagacité et d’étendue. » (Livre 5, chapitre 1).

Combiner de manière originale ce qui existait déja pour améliorer la production, c’est la définition schumpeterienne de l’innovation.

…dont les industriels profitent au détriment de l’intérêt général

Toutefois, l’extrême parcellisation du travail conduit à une tel effondrement du niveau de qualification moyen que la montée en gamme d’une minorité d’innovateurs n’est plus en mesure de compenser le désastre cognitif général:

« Cependant, à moins que ce petit nombre d’hommes se trouve placé dans des situations absolument particulières, leurs grands talents tout honorables qu’ils sont pour eux-mêmes, contribuent fort peu au bonheur ou au bon gouvernement de la société dont ils sont membres. Malgré les talents relevés de ce petit nombre d’hommes distingués, tous les plus nobles traits du caractère de l’homme peuvent être en grande partie effacés et anéantis dans le corps de la nation« .

Ce « mal » a des retombées inquiétantes sur l’ensemble de la vie sociale.  En effet, les conditions de travail et de vie des ouvriers les empêchent de participer activement au débat public, laissant aux manufacturiers tout loisir d’influencer en coulisse les politiques publiques en leur faveur.

Ces derniers n’ont de cesse d’entraver la concurrence et de réclamer l’aide de l’Etat.

Comme l’écrit Adam Smith, l’intérêt des industriels s’oppose à l’intérêt général.

Pour toutes ces raisons, économiques, sociales et politiques, Adam Smith fait une entorse à la « main invisible » et préconise l’intervention de l’Etat en matière éducative.

Des modalités de cette action, nous parlerons la prochaine fois.

D. G

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