Adam Smith et les très hauts salaires

salaires

La controverse au sujet des rémunérations fantaisistes de quelques traders ou dirigeants d’entreprises conduit certains à réclamer une moralisation des affaires tandis que d’autres n’y voient rien à redire et entonnent la ritournelle de la « loi de l’offre et de la demande ».

Qu’en aurait dit Adam Smith? Celui-ci ne s’est pas intéressé seulement aux inégalités fonctionnelles (capitalistes/rentiers/salariés) puisqu’il consacre de nombreuses pages à la disparité des salaires. Ses conclusions sortent passablement des sentiers battus et annoncent les réflexions récentes sur « l’effet super star« .

Smith constate que certaines professions sont le théâtre d’une amplification considérable des rémunérations. C’est le cas des artistes (*) mais aussi des médecins, des avocats et autres orfèvres ou joailliers (ancêtres des banquiers comme on sait). Ces hautes rémunérations récompensent-elles un effort remarquable d’éducation et un long apprentissage? Oui mais Smith constate l’existence d’une singulière disproportion entre compétences,  rémunérations et niveaux de vie. Deux raisons président à cela.

  • En premier lieu le besoin de confiance du public: « Nous confions au médecin notre santé, à l’avocat et au procureur notre fortune, et quelque fois notre vie et notre honneur; des dépôts aussi précieux ne pourraient pas, avec sûreté, être remis dans les mains de gens pauvres et peu considérés. il faut donc que leur rétribution soit capable de leur donner dans la société le rang qu’exige une confiance si importante. » Les rémunérations et le standing confortables de tel banquier ou tel avocat célèbre devraient constituer une garantie crédible de qualité sur un marché où toute l’information n’est pas partagée dirait-on en termes plus contemporains (**).

 

  • En second lieu le facteur « chance« : au privilège de figurer au sommet d’une profession à forte qualification s’ajoute l’opportunité de capter les revenus de ceux qui n’ont pas connu cette opportunité: « Dans une profession où vingt personnes échouent pour une qui réussit, celle-ci doit gagner tout ce qui aurait pu être gagné par les vingt qui échouent » (Richesse des Nations, Livre 1 p. 180).

Consommation ostentatoire et hasard du don personnel doivent-ils conduire nécessairement à ce que les gagnant « raflent toute la mise »?

 

Smith ne semble pas le penser. Il ironise sur le cas de l’antique Athènes où « beaucoup de grands professeurs de ces temps-là paraissent avoir fait des fortunes considérables. Gorgias fit présent au temple de Delphes de sa propre statue en or massif » (L1, p. 211). Observant ses contemporains il constate que quelque exorbitante que semblent certaines rémunérations, les rétributions réelles ne sont jamais égales au résultat d’une « loterie parfaitement égale« . D’un côté les « stars » ne poussent jamais leur avantage financier au maximum car elles recherchent également le prestige et ont le goût de la réussite en soi, toutes choses a priori non marchandes; d’un autre côté les individus se lancent dans de telles professions avec une (trop) grande foi dans leur bonne étoile et leur intrépidité garantit un haut niveau de concurrence (***).  

 Imaginons que la population soit toute acquise aux principes du libéralisme smithien. Elle légitimera les largesses dont bénéficient les banquiers puisque ceux-ci, « jouant » avec une épargne qui ne leur appartient pas,  doivent inspirer confiance et qu’après tout cela a un prix. Mais qu’en sera-t-il si les banques abandonnent leur métier traditionnel pour s’adonner à des excès spéculatifs qui perdurent en dépit de tout?

Le monde réel est peut-être moins ordonné que celui dont Smith nous fait l’aimable description. Il évoque des acteurs économiques observant comme une sorte de retenue parce que l’argent ne saurait compter pour tout dans leur motivation et, puisque tous les facteurs de réussite professionnelle ne tiennent pas à l’effort personnel (il existe l’arbitraire du don individuel et on tiendra compte du degré de concurrence qu’autorise la règlementation publique), il semble juste à ses yeux que les mieux lotis ne perçoivent pas l’intégralité de leurs gains espérés. Cette auto-régulation des écarts de revenus illustre l’optimisme dépourvu de cynisme dont fit toujours preuve Smith.


 (*) Le lien entre salaires et renommée épouse la forme  d’une courbe en U: cest aux deux extrêmes de la considération que l’on observe les plus hautes rémunérations. Ainsi le bourreau est fort bien payé afin de compenser « l’infâmie » de  son métier tandis que l’artiste est indemnisé pour les désagréments que ne manque pas d’occasioner l’extrême popularité (il se doit à son public).

(**) Le client qui entre dans le bureau luxueux d’un avocat en déduit que ce dernier est certainement un excellent professionnel. La difficulté que devrait rencontrer un avocat moins réputé pour s’offrir un train de vie ostentatoire donne une crédibilité à ce signal extérieur de compétence.

(***) Smith décrit des très agents confiants dans leurs capacités au point qu’ils sous-estiment systématiquement les risques d’échec. Selon lui ces « risk lovers » se retrouvent du coup  avec un niveau de dépense largement supérieur à leurs revenus (endettement).

D. G

 

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