Paul Krugman est-il tenté par le protectionnisme?

Le premier février 2009 le prix Nobel d’économie brise un tabou en justifiant l’introduction dans la loi américaine d’une clause de « préférence nationale » en matière d’achats de biens et services. Il n’y a pas lieu d’être surpris car depuis quelques années Paul Krugman évoque son inquiétude face aux évolutions de la globalisation commerciale, migratoire et financière. La tonalité de son blog tranche tellement avec l’optimisme dont il faisait encore preuve à la fin des années quatre vingt dix que ses critiques ne manquent pas d’y voir un signe de versatilité. Que se passe-il? A-t-il lu du Todd? A vrai dire l’ensemble de son oeuvre démontre qu’il n’a jamais entretenu un rapport « théologique » avec le libre-échange. Ses modèles théoriques enseignent avec constance que le commerce n’est pas toujours synonyme d’enrichissement mutuel lorsque s’exercent les forces de la concurrence imparfaite et de la géographie. Convaincu que le temps de la globalisation « heureuse » est révolu pour le Nord il ne verse pas pour autant dans l’illusion d’une fermeture aux échanges dont il juge le coût exorbitant.

 

Buy American?

 

Face à la crise financière et bancaire les Etats doivent soutenir en urgence la demande de consommation et d’investissement mais le manque de coordination internationale favorise les comportements du type « passager clandestin »: chacun reporte sur le voisin l’effort de la relance de sorte que l’impulsion budgétaire globale n’est pas à la hauteur des besoins. En l’absence de coopération Krugman juge légitime qu’un Etat cherche à maximiser les retombées d’une politique de relance locale en érigeant des barrières commerciales. Il se défend toutefois de sombrer dans l’hérésie protectionniste:

 

« Let’s be clear: this isn’t an argument for beggaring my neighbor, it’s an argument that protectionism can make the world as a whole better off. It’s a second-best argument — coordinated policy is the first-best answer. But it needs to be taken seriously. What’s the counter-argument? Don’t say that any theory which has good things to say about protectionism must be wrong: that’s theology, not economics »

 

L’argument choquera certains mais Keynes ne tenait-il pas des propos similaires?

 

Une globalisation de moins en moins heureuse…pour le Nord

 

Dès le milieu des années quatre-vingt dix Krugman est attentif aux voix qui s’élèvent contre la mondialisation. S’il juge sévèrement les politiques « populistes » à la Ross Perot qui agitent le drapeau protectionniste il consacre plusieurs papiers à la question de l’impact des nouveaux pays industrialisés sur les salaires et l’emploi industriel dans son pays. Tout en le jugeant secondaire (pour le moment) il ne sous estime pas la réalité de la concurrence des pays à bas salaires et remarque que les pays asiatiques ne se contentent plus d’exporter les produits associés aux débuts de l’industrialisation (textile, chaussures etc…) mais participent également à la production de biens plus élaborés dont ils réalisent les opérations les plus riches en main d’oeuvre (activités d’assemblage d’ordinateurs par exemple) dans le cadre d’une spécialisation verticale. Entre l’échange inter-branche et l’intra-branche horizontal il existe une voie intermédiaire qui témoigne d’une spécialisation plus fine de ces pays en fonction de leur avantage comparatif (Krugman. 1995).

 

Krugman et Venables (« Globalization and the Inequality of Nations », 1995) offrent un cadre théorique très intéressant pour déterminer qui béneficie de la mondialisation à mesure qu’elle s’intensifie. Ils montrent qu’à partir d’un certain seuil d’intégration commerciale (lorsque les coûts de transport sont suffisament bas) les entreprises du Nord trouvent intérêt à délocaliser les segments de production à moindre valeur ajoutée dans la Périphérie qui dès lors se développe en partie au détriment du Centre. Ce moment critique serait arrivé d’après Krugman qui remarque que depuis 2006 les importations américaines de biens en provenance des pays émergents ont dépassé celles qui émanent des autres pays industriels. Ce basculement rend inévitable la montée des tensions protectionnistes au Nord. L’instauration d’un droit de douane est une menace d’autant plus crédible qu’elle pénaliserait moins les entreprises du Nord (qui paieraient des inputs plus chers) que celles du Sud.

 

L’économiste qui parle aux « béotiens »

 

Avec son billet provocateur Krugman souhaitait visiblement réveiller les Etats peu avant le premier G20. Il n’est pas inutile non plus qu’un économiste ait entamé un dialogue avec ses concitoyens les plus inquiets face à la conjoncture et en particulier les syndicats. La discussion lui permet par exemple de préciser sur son blog que la mise sur pieds d’une couverture maladie universelle est un moyen d’aider les classes modestes bien meilleur que « le plus strict des protectionnismes » . Dès 1994 , dans un article qui traite des causes du chômage, il avait insisté sur la nécessité de réformer les interventions de l’Etat Providence sous la forme d’aides plus ciblées sur l’emploi non qualifié mais aussi la formation et la reconversion des salariés s’inspirant du modèle suédois. Cette tentative de sortir ses concitoyens du dialogue de sourd libre-échange/protectionnisme constitue pour Krugman un devoir démocratique et répond à une exigence d’honnêteté intellectuelle. Son message risque cependant d’être mal interprété. En écoutant l’économiste J. K Galbraith traiter du même sujet nous avons entendu de sa part une réponse peut-être plus percutante: le chômage dans nos pays n’est pas l’affaire de la Chine ou de tout autre pays émergent… mais la notre.

D. G

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