Sous le soleil de Mexico

 

Les scientifiques se distinguent souvent par leur état d’esprit non routinier. En général ils n’ont pas peur des rapprochements inattendus et c’est exactement ainsi que procèdent Paul Krugman et Raul Livas Elizondo (1992) dans un article intitulé « Politique commerciale et métropoles du Tiers Monde » (un résumé en français est proposé par Ghio et Van Huffel, 2001). L’enjeu est important : Krugman prétend apporter une explication inédite à l’excessive urbanisation des grandes villes du Sud (ces « Romes sans empire » qu’évoque Paul Bairoch). Tout part d’une observation: depuis que le Mexique a fait le choix de l’ouverture au commerce mondial (1986: adhésion au Gatt, 1994: Accord de libre-échange nord-américain) on assiste à un processus de décentralisation économique qui s’effectue au détriment de sa capitale, la ville la plus peuplée du monde à l’époque au point que l’on parle de « monstruopole ». Quel lien « caché » existe-t-il entre ces deux faits en apparence sans rapports? Pour le comprendre Krugman nous invite à chausser de nouvelles lunettes théoriques et à abandonner l’hypothèse traditionnelle de la concurrence pure et parfaite. Sa démonstration, qui repose sur la prise en compte des rendements croissants, nous conduit à envisager la « macrocéphalie » du Mexique non pas comme une fatalité mais comme l’effet non souhaité de la stratégie d’industrialisation centrée sur le marché intérieur qui avait prévalu de l’après-guerre jusqu’aux années soixante-dix. C’est aussi la première fois qu’un article ouvre l’économie internationale à l’économie urbaine.

On a chanté les forces centripètes

Lorsqu’elles s’adressaient essentiellement au marché intérieur les entreprises avaient tendance à se localiser à Mexico et sa proche région qui connut une forte croissance démographique entre 1950 et 1980 (de 4 à 12 millions d’habitants pour 19 millions actuellement). Le démantèlement des barrières aux frontières a contribué à « décongestionner » Mexico au profit d’un « second centre » industriel limitrophe des Etats-Unis qui a accueilli de nombreuses entreprises industrielles de réexportation (+ 850 000 emplois au cours des années quatre-vingt dix, les exportations mexicaines augmentent à un rythme annuel de 18% durant cette période). Expliquons tout d’abord ce qui encourage des entreprises à se rassembler en un point de l’espace.

Krugman utilise une structure de marché à mi chemin entre le monopole et la concurrence pure et parfaite : la concurrence monopolistique (Dixit et Stiglitz, 1977). Elle autorise les entreprises à différencier leurs produits pour fidéliser leurs clients et contourner la concurrence par les prix. Dans le contexte d’une économie fermée aux échanges extérieurs Krugman montre que si l’affrontement de « petits monopoles » freine la concentration horizontale il existe cependant trois forces qui poussent à la concentration spatiale des unités productives :

-Les firmes préfèrent rassembler leurs moyens de production sur un site unique lorsqu’elles ont des coûts fixes.

-Elles ont intérêt à se localiser au plus près de leurs clients et de leurs fournisseurs en biens et services intermédiaires pour minimiser les coûts de transports.

-Plus les firmes sont nombreuses en un lieu plus se conjuguent les compétences, les clients et les fournisseurs, ce qui attire des entreprises supplémentaires qui contribuent à leur tour à renforcer cet effet de taille du marché.

La région centre ne draine cependant pas toutes les activités en raison de nombreuses « déséconomies d’échelle » : hausse du prix des terrains, des logements ainsi que des salaires, congestion des déplacements urbains, détérioration de l’environnement (la qualité de l’air en particulier).

Que se passe-t-il lorsque l’économie s’ouvre aux échanges internationaux? Krugman prévoit une plus grande dispersion des unités productives pour deux raisons (2):

-Un effet de marché qui fonctionne à rebours de l’effet précédent: comme Mexico n’offre plus l’exclusivité des débouchés et que l’on n’y trouve plus forcément les biens intermédiaires les moins chers, l’intérêt d’une production sur place diminue.

-Un effet coût de transport : les entreprises se rapprochent des marchés extérieurs et se déplacent vers les frontières, par exemple celle qui sépare le Mexique des Etats-Unis où se concentrent les « maquiladoras ».

Hasard et nécessité d’un échec de marché

 

A l’évidence Mexico doit sa fondation au hasard de la géographie (les aztèques mirent à profit la présence d’un grand lac qui par la suite fut assêché par les conquistadors) mais il ne s’agit là que d’un avantage de « première nature » pour reprendre l’expression de Krugman (1991). La prééminence économique de Mexico s’affirme durablement de façon endogène et émergente en raison des effets cumulatifs qui ont pu apparaître à partir d’une avance même légère en termes de taille de marché accentuée par la stratégie d’industrialisation par substitution des importations (3). L’excès d’urbanisation qui en a résulté est à ses yeux un « échec de marché » et Paul Krugman adopte une démarche résolument néolibérale lorsqu’il soutient que cette situation exige un correctif marchand (la libéralisation des échanges) plutôt que règlementaire.

Cette approche aurait pu être complétée par une prise en compte d’un autre « échec » de nature plus sociale. En effet, le géographe Bernard Bret (2006) définit l’urbanisation exubérante des pays du tiers monde comme un substitut à la redistribution des revenus vers les classes les plus pauvres. Les plus modestes s’installent en ville pour travailler dans un secteur tertiaire dont l’essor doit beaucoup à la demande de services qui émane des classes les plus riches mais aussi pour profiter d’infrastructures scolaires, sanitaires et parce que la proximité du pouvoir central améliore les chances de faire aboutir ses revendications. La ruée vers Mexico constitue certainement une piètre alternative à la redistribution des richesses mais il n’est pas sur que le triplement du taux d’ouverture de l’économie mexicaine entre 1980 et 2000, qui a contribué à contenir la métropolisation de Mexico, ait eu des effets positifs sur les salaires, la réduction des écarts de revenus et la protection sociale.

(1) Les consommateurs jouissent d’une gamme de produits variée mais cette diversité génère une sorte de « gaspillage » : le pouvoir de marché dont bénéficie chaque firme les incite à produire en decà de leurs possibilités. Dans ce contexte il est aisé de montrer l’intérêt d’ouvrir les frontières et d’accéder à un plus vaste marché : le nombre de variétés augmente, chaque firme produit plus et diminue son prix. Grâce au libre-échange le consommateur maximisent les avantages que procure la concurrence monopolistique (plus de diversité des biens) sans subir son inconvénient (prix relativement élevés en autarcie).

(2) On trouvera un historique de la politique commerciale mexicaine chez Hanson (2002). Ades et Glaeser (1995) valident empiriquement l’analyse de Krugman en mettant l’accent également sur d’autres facteurs que la politique commerciale. On trouvera un survey succint de la littérature concernant l’urbanisation dans le tiers monde dans Lanaspa, Pueyo et Sanz.

(3) Appliqué aux comparaisons internationales ce genre d’approche ouvre des perspectives plus heureuses que les thèses culturalistes ou essentialistes auxquelles ont recourt parfois pour expliquer l’avance relative de l’Occident…qui doit peut-être beaucoup plus au hasard qu’à sa nature (petite cause grandes conséquences)

  • Bairoch P., 1988, Cities and Economic Development, Chicago, University of Chicago Press.
  • Bret B., 2006, Le Tiers Monde. Croissance, Développement, Inégalités. Ellipses.
  • Dixit A. K. , Stiglitz J. E., 1977, Monopolistic Competition and Optimum Diversity, American Economic Reviex, 67.
  • Ghio S., Van Hauffel C, 2001, « Intégration Economique et Disparités Spatiales dans l’Union Européenne », Revue d’Economie Régionale et Urbaine, n°2.
  • Hanson G. H. ,2002, « The Role of Maquiladoras In Mexico’s Export Boom », Conférence, 26 et 27 juillet 2002.
  • Hanson G. H., 1992, Industry Agglomeration and Trade in Mexico, Phd. MIT.
  • Krugman P. R., Livas Elizondo R, 1992, « Trade Policy and the Third World Metropolis », Journal of Development Economics, Vol.49.
  • Krugman P. R., 1991, « First Nature, Second Nature and Metropolitan Location », NBER n°3740.
  • Lanaspa L., Pueyo F., Sanz F., Urbanization Patterns and Level of Development, an Empirical Assessment. Université de Saragosse
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