Théorie du commerce interstellaire

Le 11 mars 2008, quelques mois avant de recevoir le Prix Nobel d’Economie, Paul Krugman fait un cadeau aux lecteurs de son Blog : « Ladies and gentlemen, i give you the theory of interstellar trade« . Il s’agit d’un de ses tout premiers articles publié en juillet 1978 alors qu’il était assistant à Yale et qu’il ressentait, confie-t-il, le besoin de se changer les idées et d’oublier les vicissitudes de sa carrière universitaire. Depuis lors, la nouvelle qu’un Prix Nobel de la « science lugubre » a publié un article des plus sérieux sur un sujet aussi irréel se répand comme une trainée de poudre. Il faut dire que l’humour dont fait preuve l’auteur dans ce texte émaillé de nombreuses références à la science fiction procure au lecteur même non spécialisé un plaisir qu’il a tout de suite envie de partager. Cet article n’avait pas échappé aux économistes qui suivaient Krugman dès ses débuts ainsi qu’en témoigne l’éloge que rédigea Avinash Dixit en 1991, pour la remise de la médaille Bates, dans lequel il mentionne le dit papier comme une preuve de la fructueuse inventivité du futur Prix Nobel. L’article contient également, selon nous, une annonce des travaux novateurs que Krugman a consacré depuis aux liens qui existent entre le commerce et la géographique. Mais passons sans délais à l’étude du commerce spatial.

Les échanges commerciaux interstellaires sont-ils possibles?

Krugman décrit les extraordinaires difficultés auxquelles se heurte le financement d’une expédition commerciale entre la Terre (Earth) et une planète lointaine qu’il choisit de nommer Trantor en hommage à l’oeuvre d’Isaac Asimov mais aussi, nous le subodorons, pour le plaisir de tracer une série de segments « ET » (cf figure 1 de son papier). L’impossiblité de déplacer des marchandises plus vite que la lumière menace la viabilité financière d’une telle entreprise en raison de coûts de transports très élevés (compter au minimum douze ans pour rejoindre une galaxie différente de la notre) et du phénomène de dilatation du temps que prédit la théorie de la relativité restreinte. A des vitesses qui atteignent une proportion raisonnable de celle de la lumière la perception du temps à bord du vaisseau n’est plus la même que sur Terre de sorte que la valeur de l’investissement est actualisée de deux façons différentes par le commerçant et le prêteur de fonds qui ne s’est pas déplacé (pour le commerçant le temps est passé plus lentement). Sans référence temporelle commune les agents économiques ne peuvent s’entendre sur le montant du taux d’intérêt. Krugman démontre en quelques équations qu’il est possible de lever ces obstacles. Un peu à la façon d’Eratosthène qui déduisit la circonférence de la Terre à l’aide de quelques rudiments de trigonométrie, l’économiste trentenaire énonce les « lois fondamentales » du commerce extra-terrestre en s’appuyant sur les deux outils les plus classiques de sa science : le principe d’optimisation et la notion de coût d’opportunité. Après avoir supposé qu’il existe des marchés à terme destinés à la couverture des risques inhérents à ce genre de commerce (compartiment des marchés financiers auxquels il prévoit d’ailleurs un bel avenir : « la force est avec nous » sont en droit de clamer les économistes de la finance, écrit-il) il résout facilement le problème de la dualité des perceptions du temps. Puisque la détention d’un titre placé sur Terre constitue le coût d’opportunité de l’investissement engagé par un commerçant humain c’est donc la planète bleue qui servira de référentiel temporel et non les horloges des vaisseaux spatiaux dont on connaît la fâcheuse tendance à retarder (réciproquement le commerçant trantorien arbitre entre son activité et le placement de ses fonds sur les marchés financiers de sa planète). Krugman envisage que le taux d’intérêt sera indexé sur le coût des dépenses en énergie nécessaires au transport et démontre que les arbitages permettront son égalisation interplanétaire. Un commerce fructueux est donc envisageable selon Krugman et il suggère que l’histoire reconnaitra en lui un pionnier de la même façon qu’elle a validé certaines intuitions d’Adam Smith. Avec cette économie de moyen qui est désormais sa marque de fabrique et une solide ironie (il dédicace l’article au sénateur américain qui demandait la fermeture de la Nasa) Krugman vient de produire un article qui témoigne d’une certaine ambition intellectuelle.

Un fascinant clin d’oeil du futur

Quelle place occupe cet article « futuriste » dans l’oeuvre de Krugman? On peut y voir un manifeste ainsi que les prémices du tournant « géographique » qu’il donnera plus tard à sa réflexion. Lorsqu’il nous parle années lumière, de galaxies ou qu’il anticipe le succès de son travail auprès des voyageurs interstellaires dans deux cent ans Krugman ne pense pas à autre chose qu’à notre monde commercial sub-lunaire. Il ambitionne d’en modifier l’approche théorique et nous offre une charge sarcastique contre les économistes orthodoxes du commerce international qu’il accuse, au détour d’une phrase d’anthologie, de « parler ridiculement d’un sujet sérieux » parce que leurs modèles ne tiennent compte ni des effets d’échelle ni des distance et des frontières. Pédagogue, il plonge son lecteur dans un univers où la question des distances est primordiale pour que, un fois de retour sur le plancher des vâches, ses modélisations gagnent en réalisme. Jouant des dérapages spatio-temporels il s’amuse à signaler l’existence d’un article d’approfondissement sur la question des coûts de transport interstellaires paru en…1987, période où il aura justement montré comment la géographie modèle la spécialisation des pays. En 2004, à l’occasion d’un bilan d’étape sur la portée des résultats obtenus par la « nouvelle » économie graphique Krugman constate qu’il existe un écart entre la mondialisation percue et sa réalité : internet et les progrès en matière de coût de transport n’ont toujours pas vaincu les distances et les effets de frontière. Son article de 1978 était une invite à ne pas céder à l’illusion de l’instantanéité que procurerait la plus grande vitesse et lorsque le vaisseau spatial engagé à une vitesse relativiste opère un retour plus tardif que ne le prévoient ses occupants n’est-ce pas un peu à l’image de l’allongement des distances auquel expose le franchissement d’une frontière?. C’est ainsi que s’éclaire son choix d’intituler « Economics, the final frontier » le billet par lequel il offre sa théorie interstellaire aux internautes.

D. G

Krugman P. R, 1978, The Theory of Interstellar Trade.

Gamov G., Stannard R., 2007, Le Nouveau Monde de M. Tompkins, Poche le Pommier. On y trouve un exposé efficace et ludique de la théorie de la relativité.

Hanson R. The Economics of Science Fiction. Krugman a contribué à l’ouverture d’un champ de recherche moins marginal qu’on ne pourrait le penser et dont on se demande bien quel lieu abrite les éventuels colloques.

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