La Chine désindustrialise-t-elle l’Afrique?

 

L’influence de la croissance chinoise sur les économies africaines est contradictoire. D’un côté, la Chine  consomme en abondance des produits de base (pétrole, métaux, bois…) et  contribue positivement à la  croissance de nombre de pays africains comme par exemple l’Angola ou le Tchad. D’un autre côté, l’approfondissement des relations commerciales avec la Chine risque d’accentuer un « défaut de spécialisation » qui est déja préjudiciable au développement du continent. Selon les institutions internationales il faudrait plutôt encourager  l’Afrique  à réduire sa dépendance vis-à-vis des  ressources naturelles (les biens manufacturés constituent à peine 10% de ses exportations totales). Certains observateurs se demandent même si la phase actuelle de la mondialisation ne risque pas de porter « le coup de grâce » à l’industrialisation de l’Afrique. Il est inquiétant d’observer que depuis 2001 le continent africain est devenu la zone géographique la moins ouverte aux échanges, place occupée jusqu’ici par l’Amérique latine.

En parcourant les quelques travaux  consacrés à cette question on constate que les économistes ne valident pas la crainte d’une désindustrialisation brutale de l’Afrique, en revanche ils  s’opposent quant à la place que cette dernière doit accorder à l’intervention publique pour obtenir de ses relations commerciales avec la Chine un avantage net durable.

La spécialisation productive de l’Afrique n’a pas évolué de façon spectaculaire

Classons parmi les « optimistes » du marché les économistes Jorg Mayer et Adrian Wood (2009) dont les conclusions se veulent rassurantes : le commerce Sino-Africain est mutuellement profitable puisqu’il ne déroge pas au théorème des dotations factorielles et respecte l’avantage comparatif de chacun. On sait que selon cette théorie chaque pays a intérêt à exporter le bien qui exige la consommation du facteur productif qu’il possède en abondance. Admettons que les biens primaires nécessitent plus de terre que de main d’oeuvre et que les biens manufacturés exigent ces facteurs de production dans une proportion inverse, il en découle que La Chine,  relativement riche en main d’oeuvre, se spécialisera dans l’industrie manufacturière tandis que  l’Afrique, riche en terre, se consacrera aux biens de base. Les auteurs nous expliquent que l’ouverture commerciale de la Chine, ainsi que sa croissance forte et soutenue, ont d’ailleurs modifié la dotation factorielle mondiale dans le sens d’une raréfaction relative de la terre, ce qui renforce l’avantage comparatif de l’Afrique.

Toutefois, la spécialisation africaine n’a pas connu le bouleversement que prédit la théorie. D’après les auteurs, l’impact de la Chine  sur la dotation factorielle mondiale est modéré, à l’instar de la réaction des économies africaines à cette évolution (2). On peut se demander si le maintien relatif de la production manufacturière africaine n’est pas du à l’approfondissement du commerce intra-régional, qui offre des perspectives de diversification plus favorables, mais aussi à l’existence d’un courant d’exportations de produits manufacturés de l’Afrique vers l’Asie. A. Goldstein et al. (2006) constatent ce genre d’opportunités pour les exportateurs africains : « Certes, l’Inde et la Chine se sont imposées comme des acteurs de premier plan dans les secteurs à technologies relativement peu avancées et à forte intensité de main-d’oeuvre – tel le vêtement – dans lequels, précisément, certains pays d’Afrique auraient pu développer des avantages comparatifs et avaient du reste commencé à développer des capacités de production. Il n’en demeure pas moins que des opportunités existent pour les pays africains de tirer parti de la montée en puissance des géants asiatiques. Par exemple, les producteurs de coton d’Afrique de l’Ouest ont vu leurs exportations vers la Chine stimulées par le démantèlement de l’accord multifibres et par la croissance rapide de l’industrie textile chinoise qui s’en est suivie. Et puisque, sur le continent africain, la culture du coton est essentiellement assurée par des petits exploitants, le dynamisme des exportations de coton peut avoir des effets positifs sur l’ensemble de l’économie et des retombées importantes en matière de réduction de la pauvreté. » 

A plus long terme, J. Mayer et A. Wood  prédisent que la Chine finira par abandonner aux autres pays en voie de développement les segments industriels les plus riches en main d’oeuvre, suggérant que l’Afrique pourrait  trouver là l’occasion de renforcer son potentiel industriel. Cette conclusion est un peu trop « mécaniciste ». Plus nuancé, le FMI considère que les modalités de la croissance asiatique ont transformé le défaut de spécialisation des pays africains  en avantage temporaire et recommande de mettre à profit ce regain de croissance pour corriger leur politique commerciale qu’il juge  défavorable à l’entrée des investissements étrangers et de composants industriels réexportables. Les avantages comparatifs sont endogènes…

 Un risque de « malaise hollandais »?

Une autre catégorie d’économistes envisagent les évolutions actuelles du commerce sino-africain avec un peu plus de scepticisme. Ils s’inscrivent dans une tradition ancienne en économie internationale et du développement qui a toujours considéré la spécialisation fondée sur le produits de base comme une cause potentielle d’appauvrissement économique. On peut repérer trois arguments principaux :  L’argument de la diminution des termes de l’échange, celui du syndrome hollandais (« Dutch disease ») et la thèse de la « malédiction des ressources naturelles ». Le premier argument , qui  remonte à la fin du XIXième siècle, est bien connu :  l’exportation de biens primaires appauvrirait une économie en raison de la capacité des consommateurs internationaux à imposer des rabais (déséconomie d’échelle externe) et de   l’existence de coûts croissants, ce qui aboutit à une dégradation du pouvoir d’achat des exportations en termes de quantité de biens importés. Les exemples de la Thaïlande, du Botswana mais aussi celui de la Chine, qui dépendait jusqu’au milieu des années quatre-vingts de ses exportations de produits primaires, relativisent fortement la portée de cette thèse.Qui plus est, les pays africains exportateurs de métaux et de pétrole sont exposés actuellement non pas  à une baisse mais à une amélioration de leurs termes de l’échange.

La littérature économique consacrée au « malaise hollandais »  permet de comprendre les risques, en apparence paradoxaux, d’une exploitation des ressources naturelles. Le phénomène avait été observé aux Pays-Bas lorsque l’afflux de recettes consécutif à l’exportation de gaz et de pétrole  avait  entrainé une appréciation de la monnaie locale et une dégradation de la compétitivité de l’industrie néerlandaise. Comme l’appréciation chronique du taux de change réel constitue un externalité négative pour  la compétitivité des biens échangeables non primaires, on peut ranger le « Dutch disease » parmi les exemples d’échecs de marché qui peuvent justifier une intervention des pouvoirs publics (4). 

Depuis 2006 l’OCDE met en garde les pays africains contre le risque d’appréciation de la valeur réelle de leur monnaie et recommande  une gestion judicieuse de leurs excédents commerciaux (accumulation de réserves de change, constitution de fond internationaux, investissements en capital humain ou productif) (3). Si Joseph Stiglitz (2004) proclame sa confiance dans la possibilité de remédier facilement au « malaise hollandais »: « Fortunately, as we have become aware of these problems, we have learned much about what can be done about them. Democratic, consensual and transparent processes – such as those in Botswana – are more likely to ensure that the fruits of a country’s wealth are equitably and well spent. We also know that stabilisation funds – which set aside some of the money earned when prices are high – can help reduce the economic volatility associated with resource prices« , Bressier Pereira (2009) se montre moins optimiste, en particulier pour l’Afrique. Il différencie la capacité d’un pays à lutter contre le « Dutch disease » selon son degré de développement économique et institutionnel et  estime que les pays africains n’ont pas assez combattu le risque d’une appréciation de leur taux de change réel pour des raisons politiques (populisme, absence de démocratie) et économiques (absence d’une classe  d’entrepreneurs suffisamment nombreuse qui a conduit à négliger le coût d’opportunité industriel de la spécialisation basée sur les biens primaires). Nous retrouvons ici l’argument de la « malédition des ressources naturelles », qui stipule que l’absence de démocratie ou la corruption sont à la fois conséquence et cause de la dépendance vis-à-vis des biens primaires. Bressier Pereira préconise la taxation des exportations ou des importations, ce qui est peut-être difficilement applicable. En revanche, sa réflexion invite à  s’intéresser à l’impact de l’influence chinoise sur la vie démocratique des sociétés africaines dans lesquelles elle s’implique. Si la Chine contribuait à ralentir la démocratisation de ses pays fournisseurs de matières premières on pourrait alors craindre une augmentation de leur exposition au « malaise hollandais ».

 DG

(1) J. Mayer, A. Wood, « Has China de-industrialized other developing countries? » QEH Working Papers, Janvier 2009.

(2) En dix ans,  le ratio mondial  kilomètres carrés pour 100 travailleurs serait passé de 2,9 à 2,4 (-16%). Le ratio production de biens manufacturés/production de biens primaires ne connaît pas d’évolution significative en Afrique au cours des années quatre-vingt dix (il est vrai que l’étude est basée sur un échantillon constitué de seulement 7 pays). En revanche les exportations de biens manufacturés progressent moins vite que celles de bien primaires .

(3) A. Goldstein, N. Pinaud, H. Reisen, X. Chen, « L’essor de la Chine et de l’Inde : quels enjeux pour l’Afrique?« , OCDE, Repères n°19, mai 2006.

(4) L. C. Bressier-Pereira (2009), « The dutch disease and its neutralization, a Ricardian appoach« , Brazilian Journal of Political Economy, vol. 28, n°1. Les prix relatifs intérieurs augmentent par rapport aux prix mondiaux en raison de l’appréciation du taux de change nominal et de l’accroissement des dépenses de consommation ou publiques qui poussent à la hausse les prix du secteur des biens non échangeables. Cet article a le mérite de mettre en perspective la question du « Dutch disease » de façon claire et originale puisqu’il propose d’étendre la portée de ce concept aux pays qui exportent des biens intensifs en main d’oeuvre; idée sur laquelle nous reviendrons dans un billet prochain.

(5) J. Stiglitz, « We can now cure Dutch disease« , The Guardian, 18/08/2004.

Publicités

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s