Le graphique bidon de Marine Le Pen sur l’Euro

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Le charlatanisme frontiste a ceci d’amusant que plus il se donne des airs scientifiques, plus la propagande se voit…

Lors du « Grand Débat » qui a opposé cinq candidats à l’élection présidentielle, Marine Le Pen a  brandi un graphique amusant, censé démontrer que l’Euro a « saccagé » l’industrie française, au bénéfice de l’Allemagne.

Le graphique amusant retrace l’évolution de la production industrielle depuis 1974. Il est exprimé en base 100 2001, ce qui signifie qu’à cette date de référence, la production industrielle des quatre pays mentionnés (Allemagne, France, Espagne, Italie) a pour  valeur 100.

A la lecture du graphique amusant on ne peut que croire Marine Le Pen. Oui, vraiment, il saute aux yeux qu’entre le 31 décembre 2000 et le 1er janvier 2001 il s’est passé un truc qui a permis à l’Allemagne d’écraser l’industrie des autres pays, et ce truc, on nous le donne à voir en gros sur le graphique amusant, c’est l’Euro.

Or, le graphique amusant est  grossièrement trompeur, et c’est dans cet objectif qu’il a été réalisé.

Le charlatanisme de ce graphique repose sur trois trucages:

  • Premier trucage: on démarre les compteurs en 2001 alors que, vis-à-vis de l’Allemagne, la France ne dévalue plus depuis 1987 et que la période 2001-2016 est marquée par une crise d’ampleur mondiale et des erreurs de politique macroéconomique  en Europe à partir de 2011. De plus, on fait comme si le ralentissement économique général observable en 2001 était du seulement à l’Euro, alors que, dans la foulée de l’explosion de la bulle internet, c’est tout le monde industrialisé qui attrape un coup de froid.
  • Deuxième trucage : on passe sous silence l’inflexion du début des années 90, sans laquelle on ne comprend rien ni à la situation française (la production industrielle fait du quasi surplace depuis cette époque), ni à la situation de l’Allemagne, qui a du affronter les conséquences de la réunification.

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  • Troisième trucage, on restreint le panel à quatre pays de la zone Euro, sans prendre soin de l’étendre à des pays hors zone Euro.

Et maintenant, amusons nous à reconstituer des graphiques dignes de ce nom.

Voici le profil de la production manufacturière française et allemande depuis 1956 en prenant pour année de référence l’année 2009, de manière à repérer le comportement des deux économies depuis la crise.

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On observe que du traité de Rome à 2007, l’industrie française multiplie sa production par 4, soit au même rythme que l’industrie allemande.

C’est en 2008 que l’Allemagne connait un pic statistique qui la différencie de la France et prolonge une accélération qui débute en 2003.

Après 2009, la France peine à redémarrer, ce qui pose le problème du plan de relance français et de la coordination des politiques économiques à l’intérieur de la zone euro.

Grâce aux données de la Federal Reserve Bank of Saint Louis,  intégrons quatre pays que le FN ne cesse de citer en exemple parce qu’ils n’appartiennent pas à l’Eurozone: la Suède, le Japon, le Royaume-Uni et la Norvège.

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Deux constats s’imposent :

  • Avant la crise (2001-2008): le rythme de croissance de la production industrielle Allemande est  remarquable, mais il n’est pas très éloigné de celui du Japon et de la Suède, qui pourtant ne disposent pas de l’Euro. Quant à la production industrielle française, elle évolue comme au Japon ou en Angleterre.
  • Après la crise: bien que disposant de leur monnaie nationale, l’Angleterre ne réussit pas mieux que la France, quant à la Norvège, elle se porte aussi mal que l’Espagne. Au Japon et en Suède, la production industrielle végète. Certes, l’Allemagne se remet mieux que les autres, mais elle peine à retrouver sa production initiale: il n’y a pas de franche reprise.

Les nationalistes du Front National peuvent s’amuser autant qu’ils le souhaitent à faire du Traité de Rome, du Marché Unique ou de l’introduction de l’euro des dates fatidiques de l’Histoire économique française, mais le graphique de Marine Le Pen ne démontre pas que les heures fastes de l’industrie allemande résultent des malheurs de l’industrie française.

Les fake news de Florian Philippot sur le « protectionnisme intelligent »

Au cours de l’émission On n’est pas couché du 18 mars, le numéro 2 du Front National a voulu argumenter en faveur de ce qu’il nomme  « le protectionnisme intelligent ».

Monsieur Philippot définit le « protectionnisme intelligent » comme une représaille ciblée à l’encontre des pays qui se ferment à nos exportations tout en profitant de l’ouverture de nos marchés.

Illustrant son propos par un exemple agricole, Monsieur Philippot a déclaré que la France bénéficiait d’une très faible protection  douanière (5%, a-t-il dit) comparativement à la Suisse ( 55% ),  ce qui justifie à ses yeux la sortie du Marché commun afin de répliquer à ce pays .

Porté par sa démagogie,  Monsieur Philippot se trompe deux fois: d’une part,  parce qu’il méconnait le taux moyen de protection des marchés agricoles suisses et français, d’autre part, parce qu’il ignore les tarifs douaniers que s’appliquent réciproquement la Suisse et l’Union européenne.

En effet,  le droit de douane agricole européen (qui s’applique donc aux importations françaises) n’est pas de 5% mais de 10,7% (OMC).

Monsieur Philippot aurait-il confondu avec le tarif total (5,1%), celui qui concerne toutes les importations?

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De plus, la Suisse taxe ses importations agricoles à 36,1%, et non pas 55%.

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 Qui plus est, la comparaison des droits douanes que s’appliquent réciproquement la France et la Suisse montre que les produits agricoles suisses entrent sur notre territoire  lestés d’une taxe de  17,1%, tandis que la Suisse taxe nos produits à hauteur à 38,9%.

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Certes, les Suisses sont plus protectionnistes, mais l’écart est 4,4 fois moins important que ne le prétend Monsieur Philippot.

Pour couronner le tout, l’examen des obstacles tarifaires auxquels les exportateurs suisses font face révèle que l’UE et le Japon se protègent  à l’identique des produits suisses, or le Front national considère le Japon comme un exemple de patriotisme économique.

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Arrêtons nous un instant sur le concept de « protectionnisme intelligent ».

Dans l’esprit nationaliste de Monsieur Philippot, le protectionnisme ne nait pas intelligent, mais il le devient dans le cadre de représailles réciproques.

On retrouve bien là les nationalistes et leur logique absurdement circulaire.

Avec eux, il en va de la politique commerciale comme de la guerre:  tout nationaliste justifie son nationalisme par le nationalisme du pays d’en face.

La relance budgétaire imaginaire de Marine Le Pen

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Le programme économique du FN fait l’objet d’une description détaillée dans un document qui porte le titre un peu pompeux d »économie générale du projet de Marine Le Pen 2017-2022« .

Ce document est mal écrit et mal motivé. Il comporte toutefois un tableau assez intéressant, bien que confus, et qui nous servira de boussole comptable.

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Le FN fait un pari budgétaire ambitieux : relancer la croissance en distribuant beaucoup de pouvoir d’achat dès 2018,   tout en maîtrisant les comptes publics d’ici la fin du mandat.

J’ai reconstitué le « plan de financement » du programme de Marine Le Pen dans le tableau ci-dessous. Côté gauche, figurent les mesures de relance, et côté droit, leur mode financement.

Il est possible de quantifier l’objectif de croissance du FN à partir du tableau cité plus haut.

Par comparaison avec la croissance potentielle de la France (de l’ordre de 1,5%), le FN semble attendre un gain d’environ 4 points de PIB sur cinq ans,  soit aux alentours de 80 milliards d’euros.

Cet objectif correspond au montant des mesures de relance (hors nationalisation des autoroutes: 15 milliards), ce qui signifie que les experts du FN appliquent un « coefficient multiplicateur de dépense » égal à 1: 1 euro de largesse fiscale en plus=1 euro de PIB supplémentaire (CQFD…).

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La relance à la sauce Le Pen repose sur trois piliers: plus de canons, faire payer  l’Allemagne et la fiesta fiscale

  • Plus de dépenses publiques: le fer de lance du programme est l’augmentation importante du budget de la défense, porté à 3% du PIB.
  • Plus de prestations sociales : 20 milliards, dont l’essentiel prendrait la forme d’une « prime de pouvoir d’achat » de 80 euros par mois sur les petits salaires et les petites retraites. Le FN espère la financer en appliquant une taxe de 3% sur toutes nos importations.
  • Moins d’impôts: 27,5 milliards de baisses d’impôts sur les ménages et les PME-TPE,  dont 82%  dès 2018

Le volet financement comprend trois rubriques:

  • Une dimension magique : près de 40 milliards de prélèvements sur l’étranger, qui comprennent la reprise sur notre contribution nette au budget européen, la taxe sur sur les importations, les « économies sur l’immigration » (fin des allocations familiales pour les étrangers…) et l’abracadabrantesque surtaxe de l’emploi étranger, qui créera plus de travail clandestin et poussera les employeurs à fermer des postes.
  • Des économies sur les « mauvaises dépenses »: 35 milliards. Les fonctionnaires de la fonction publique territoriale vont probablement déguster…
  • L’autofinancement : 19,5 milliards. Il s’agit là des retombées fiscales attendues de la relance budgétaire.

Qu’est-ce qui cloche dans ce merveilleux programme?

Pour résumer, Marine Le Pen s’imagine que la France vit dans une petite bulle de temps et qu’on peut l’extraire aisément de son environnement monétaire et commercial.

En effet, ce programme passe totalement sous silence les retombées de la sortie de l’UE ainsi que les effets de la monétisation du déficit public sur les taux d’intérêt, les sorties de capitaux, l’investissement. Dans le même temps, le FN inscrit  dans son budget les sommes qu’il espère récupérer sur  le financement du budget européen et la taxation des importations, ce qui implique de sortir de l’UE. Comprenne qui pourra… Il s’agit là d’un vrai problème qui peut signifier trois choses : soit le FN ne compte pas sortir de l’Euro (hypothèse plus que probable), soit il est incapable d’en évaluer les effets immédiats, ce qui est encore plus grave, soit il n’a pas tranché entre la ligne souverainiste sociale et la ligne ethnico-libérale, ce qui n’augure de rien de bon quant à ca capacité à conduire le pays.

L’autre difficulté logique réside dans le fait que les économies budgétaires que prévoit le FN  n’impactent pas  le  PIB, comme si réduire les dépenses publiques de 20 milliards en 2019 n’avait pas de conséquences sur la croissance, après une année 2018 dédiée aux largesses fiscales.

Au final, Marine le Pen propose une relance électoraliste (supérieure au déficit public actuel), n’anticipe pas l’incertitude dans laquelle nous placerait la sortie de l’Euro et se permet de luxe de financer la moitié de ses dépenses par  d’hypothétiques prélèvements sur l’étranger.

A vrai dire, nombre des mesures économiques frontistes (défiscalisation heures supplémentaires, hausse des allocations handicapés et du minimum vieillesse, baisse de l’impôt sur les sociétés, embauche de 15000 gendarmes et policiers, baisse de la taxe d’habitation, hausse du budget de la défense…) sont présentes également dans le programme d’Emmanuel Macron, au point qu’on se demande s’il n’est pas plus raisonnable de voter pour l’horrible « candidat de l’oligarchie financière », libéral et sans expérience politique mais plus au fait des contraintes externes que la fée tricolore de la souveraineté.

 

L’Euro est-il mort?

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Les éditions du Rocher publient un ouvrage collectif censé « apporter une contribution scientifique à la question: l’Euro est-il mort? ».

Organisé en deux chapitres (« L’euro est une catastrophe« , « Reconstruire après l’euro« ), le livre offre à douze adversaires de l’euro l’occasion d’explorer les raisons de son échec et de réfléchir aux voies d’un renouveau économique et politique post Euro.

Hormis quelques textes fantaisistes ou d’un intérêt relatif,  dont je dirai quelques mots au dessert, on remarque trois contributions plutôt intéressantes, que l’on doit aux  économistes Jean-Jacques Rosa, Alberto Bagnaï et Jean-Claude Werrebrouck.

Le libéralisme enchanté de Jean-Jacques Rosa

C’est à Jean-Jacques Rosa que revient le privilège d’inaugurer l’ouvrage, avec un texte clair et très bien écrit,  qui,  tel un filet d’eau pure, serpente dans la vallée parfaite de l’économie libérale.

A l’image des anciens Grecs qui tournaient leurs  yeux vers le monde supra-lunaire pour y observer les lois immuables qui gouvernent la course des planètes, on imagine que Monsieur Rosa s’est assis au pied de son arbre, a levé les yeux vers le ciel du marché des monnaies, a contemplé « le mécanisme d’ajustement mutuel des économies » par la variation spontanée des taux de change,  puis, tournant son regard vers le monde sub-lunaire des pratiques de l’Union économique et monétaire,  et constatant (avec horreur) l’existence de l’Euro, ce « prix unique et administré » des monnaies entre-elles,  Monsieur Rosa a poussé son petit cri: « C’est une politique anti-marchés.« 

Parce qu’il bloque le processus qui permettait autrefois de compenser les tendances inflationnistes par une dépréciation du Franc, l’économiste libéral redoute que  l’euro pousse notre pays à  se tourner vers un remède pire que le mal: le protectionnisme.

Tel est le credo de Monsieur Rosa, qui voit dans le démantèlement de la monnaie unique la promesse d’une retour à la vérité du marché des changes.

Est-ce parce que la religion du marché est très ancrée dans son esprit qu’il ne produit aucune donnée pour étayer sa thèse d’un euro trop cher pour l’économie française?

Or, trois données factuelles mettent dans l’inconfort les idées de notre auteur

  • Depuis 1993, l’indice des prix des biens et services exportables a baissé de 5% en France et augmenté de 15% en Allemagne (OFCE 2015).
  • 60% de l’écart de compétitivité de la France vis-à-vis de l’Allemagne résulte d’un manque de qualité (OFCE 2015) : si les entreprises exportatrices allemandes ont accru leurs prix et leurs marges, c’est en raison d’un gain de qualité.
  • Si Monsieur Rosa était plus libéral qu’obsédé par l’Euro, il aurait noté que le prix des biens et services non échangeables s’est envolé en France (dans la construction, la restauration, etc…), peut-être en raison d’un manque de concurrence, de règlementations trop fortes. Ce n’est pas le cas en Allemagne et ce problème interne ne saurait se régler par une dévaluation (Note d’Analyse, septembre 2014).

Alberto Bagnai et la dénonciation du capitalisme financier

Alberto Bagnaï est un économiste italien assez truculent qui mène dans son pays et en Europe une campagne résolue contre l’Euro.

Contrairement à Monsieur Rosa, qui assiste à la naissance du communisme dès qu’il pense à l’euro, Monsieur Bagnaï ne se fait aucune illusion sur les vertus du marché libre. Il est d’ailleurs le seul parmi les auteurs de l’ouvrage à employer le terme « capitalisme financier ».

Son texte est émaillé de propos à l’emporte pièce contre les Etats-Unis ou les élites italiennes que l’on peut sauter sans regrets.  En revanche, plus intéressantes sont ses réflexions sur la crise financière italienne, en particulier lorsqu’il s’insurge sur l’interdiction qui a été faite au gouvernement italien, en novembre 2015, d’affecter 4 milliards d’euros au sauvetage de 4 banques régionales.

Plus globalement, Alberto Bagnaï refuse d’expliquer le marasme du monde industrialisé par la concurrence commerciale des pays émergents ou le progrès technique. Selon lui, c’est l’ouverture sans contrôles des marchés financiers qui serait à l’origine du creusement des inégalités, de l’explosion des dettes privées et des bulles spéculatives. Il cite en particulier une étude de la Banque Mondiale qui tend à démontrer que « la part des salaires dans le revenu n’a pas diminué dans les pays de l’OCDE qui n’ont pas souffert de crises financières ».

Pessimiste, Bagnaï ne croit pas que nous sortirons du marasme (euro ou pas) si « on ne rétablit pas un consensus international sur la nécessité de réglementer les flux internationaux de capitaux ».

Signalons qu’il propose un second  texte (« L’Euro et le déclin de l’économie italienne« ), qui, s’il est un peu trop unilatéral, est plaisant lorsqu’il qualifie ironiquement l’euro de « plus grand succès de la science économique » parce que la situation actuelle a été annoncée, depuis fort longtemps, par d’éminents économistes (Friedman, Dornsbusch, Kaldor…).

Jean Claude Werrebrouk, le radical

Cet économiste propose une analyse assez radicale, enlevée et  cohérente.

Son constat d’ensemble est plutôt keynésien, puisqu’il dénonce une situation de sous -emploi provoqué par la généralisation des politiques de dévaluation interne (baisse des salaires, des dépenses publiques) dans les pays soumis aux crises des dettes souveraines ou craignant de l’être.

L’auteur n’espère pas que la dissolution de l’Euro procure des effets positifs immédiats. Bien au contraire, il énumère un certain nombre de risques (hausse du coût en monnaie nationale des dettes externes privées, guerre des monnaies, appauvrissement du revenu réel consécutif aux dévaluations). Mais tout cela n’effraie pas le vaillant souverainiste, à condition toutefois que le système financier du pays quittant l’Euro bénéficie d’une garantie publique (euphémisme qui désigne la prise de contrôle de la Banque centrale nationale par l’Etat)

L’auteur affirme que les tentatives de réformes institutionnelles qui sont menées pour sauver la monnaie unique  (espace « d’homogénéisation financière dépourvue de puissance souveraine » ) ne feront qu’accélérer son déclin. Il met notamment l’accent sur la nécessité pour la BCE d’exercer un contrôle encore plus serré sur les Banques centrales nationales ainsi que les banques commerciales (union bancaire, Money helicoptère), ce qui ne manquera pas, à ses yeux, de provoquer une réaction défensive des Nations concernées.

Deux critiques :

  • Jean-Claude Werrebrouk envisage l’utilisation de l’article 16 de la Constitution (les pleins pouvoirs) pour réquisitionner la Banque de France et mettre en oeuvre une sortie-dévaluation de la monnaie unique. Fort bien, mais quelle majorité soutiendrait ce projet? L’article 16 est-il prévu à cet effet? Quand sortirait-on de cette sorte d’état d’urgence économique?
  • L’auteur croit compter sur le conservatisme financier allemand le plus dur pour accélérer la fin de l’Euro (« on va pas payer pour les Grecs » etc…). Ces tensions existent bien, mais pourquoi ne pas critiquer la propagande qui émane de ces milieux réactionnaires? Par exemple, il aurait été intéressant de préciser qu’en cessant de prêter aux pays du Sud, les banques allemandes obligent la BCE à maintenir sous perfusion les banques de ces pays, ce qui revient à socialiser les pertes potentielles entre Banques Centrales…et, au final,  arrange bien l’Allemagne.

Les comiques de service : Olivier Berruyer, Charles Gave et Hervé Juvin

Et maintenant, ouvrons un espace au rire.

L’inénarrable Olivier Berruyer a commis un texte filandreux (« L’impact social de l’Euro ») dont la moitié est constituée de graphiques et de citations.  On s’ennuie ferme, sauf lorsque l’auteur propose un graphique sur l’évolution des différentes monnaies par rapport au mark allemand entre 1970 et 1998 afin que l’on s’émerveille de ce que, dans le monde d’avant, le Franc, la Drachme, la Pésete et la Lire dévaluaient souvent et fortement. Or, tout obnubilé qu’il est par sa croisade contre l’Euro, Berruyer ne se rend pas compte que les épisodes de dévaluation cessent à partir du début des années 80, soit bien avant la monnaie unique. S’il en avait cherché la raison, il aurait (peut-être) découvert une idée intéressante dans l’article de son compère Alberto Bagnaï, qui a remarqué ce fait et qui l’explique par la libéralisation des flux financiers internationaux.

Charles Gave est fondateur et président de Gavekal research et Gavekal securities. Il est l’auteur, aux éditions Bourin, de « l’Etat est mort, vive l’Etat! » Ce personnage a réussi à produire quatre pages qui se terminent par un appel à détruire l’Euro pour sauver les entrepreneurs français et permettre au pays de supporter le poids de son excès de fonctionnaires  (deux fois plus nombreux chez nous qu’en Allemagne, dit-il). Au terme de son parcours hallucinatoire, l’auteur cite le Général Gamelin.

L’ouvrage s’achève en fanfare avec le tonitruant Hervé Juvin, un essayiste qui se lance dans de furibardes attaques contre la « ploutocratie étrangère, nomade et rapace » et nous invite à reprendre notre souveraineté économique au moment où « les Etats réaffirment qu’à la fin, ce sont eux les patrons« . Cet homme est un régal.

Les rodomontades et approximations de Jacques Sapir 

Dans son premier article, Jacques Sapir s’élève contre les conséquences anti-démocratiques de l’euro et nous propose un néologisme : la « démocrannie ».

Une fois remis du choc esthétique qu’on éprouve à la découverte de ce concept, une question assaille l’esprit: de quoi s’agit-il?

Et bien, la « démocrannie », résultat d’un carambolage entre les mots démocratie et tyrannie, est censée décrire le comportement des  gouvernements européens qui, après être parvenus au pouvoir par des formes légales, exercent le pouvoir injustement par le truchement des politiques d’austérité et du démantèlement du droit social (« Loi Travail »).

Est-ce pour cela que Jacques Sapir est un démocrate?

Pas vraiment…En effet, l’économiste se réclame d’une forme de souveraineté particulièrement autoritaire inspirée par le juriste allemand Carl Schmitt. Si l’on néglige cette référence, on ne comprend pas pourquoi Jacques Sapir préconise que la sortie de l’Euro s’effectue via l’utilisation de l’article 16 pour une durée de six mois, ce qui est tout à fait dans l’esprit  de Carl Schmitt, qui définissait la souveraineté comme la capacité  de désigner l’ennemi (intérieur ou extérieur) et à rabattait la logique du politique sur celle de la guerre.  Du reste, c’est fort mal à propos que Jacques Sapir cite Catherine Colliot-Thélène et son concept de « démocratie sans démos » car la philosophe, inquiète des dérives autocratiques de l’UE,  n’appelle absolument pas à les combattre en sacralisant la souveraineté nationale  mais en « dénationalisant » la citoyenneté, ce qui est diamétralement opposé aux préjugés nationalistes de Jacques Sapir.

Dans son second (« De la sortie de l’euro à la reconstruction de l’économie française »), l’auteur développe une forme de nostalgie pour les Trente Glorieuses, et en particulier pour le circuit financier administré de l’époque (banques nationalisées, avances du Trésor à l’Etat, crédits bonifiés…) dont il lui semble qu’il est à l’origine de la croissance économique remarquable de ces trois décennies.

Jacques Sapir s’appuie avec raison sur le travail intéressant de Dani Rodrik qui a décrit les conditions préalables au succès économique des pays d’Asie du Sud-Est, connus pour leur haut niveau d’interventionnisme. Pourtant, comme l’auteur constate qu’une des conditions définies par Rodrik, à savoir des taux d’intérêt réels positifs, n’a pas été (selon Sapir) vérifiée en France, il en conclue avec désinvolture « qu’il est donc possible que cette condition ne soit pas nécessaire« .

Le lecteur rigoureux trouvera profit à lire cette étude de l’OFCE qui montre que les taux d’intérêt réels français ont été, en réalité,  légèrement positifs dans les années soixante, ce qui lui permettra de vérifier,  une nouvelle fois,  que les a priori de Jacques Sapir ne résistent jamais très longtemps à l’examen.

Au oui, j’oubliais deux articles de Maria Negreponti-Delivanis qui traitent du sort scandaleux infligé à la Grèce, sacrifiée pour des résultats que l’on cherche encore, sur l’autel de la monnaie unique.

Pas d’état de grâce économique pour le Brexit

 

Les statistiques de la comptabilité nationale britannique montrent que les 100 premiers jours qui ont suivi le vote en faveur du Brexit n’ont pas renforcé l’économie du Royaume-Uni.

La croissance du troisième trimestre 2016, qui  ressort à 0,5%,  est inférieure à celle du deuxième trimestre (0,7%) et repose essentiellement sur le dynamisme du secteur des services, avec une performance remarquable de l’audiovisuel et des entrées de cinéma (+16%), sans lesquelles la croissance globale n’aurait été que  de 0,4%.

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Ailleurs dans l’économie, tout recule, qu’il s’agisse de la production manufacturière (-1%), de l’agriculture (-0,7%) ou de la construction (-1,4%).

Quant au commerce extérieur, on ne peut pas vraiment dire qu’il bénéficie d’un rebond puisque de juillet à août, les volumes de biens importés ont augmenté de 7,2%, tandis que les exportations ne progressaient  que de 0,3%. On note que le déficit commercial du Royaume-Uni vis-à-vis de l’UE continue de se creuser, avec une diminution des exportations anglaises vers le continent de l’ordre de 0,6%.

Certes, il est encore bien trop tôt pour évaluer les effets de la dépréciation de la Livre (il faut pour cela attendre encore de six à douze mois), mais, à l’évidence,  après des mois de campagne électorale et une victoire franche, les partisans du Brexit ne bénéficient d’aucun « état de grâce » économique.

En 2015, la dépense publique pèse autant dans le PIB qu’en 1950

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Qui n’a jamais entendu dire, qu’en France,  l’économie était phagocytée par la dépense publique et que le phénomène allait en s’aggravant?

A force d’être répétée, cette idée est devenue un lieu commun. Or, rien n’est plus faux.

Pour évaluer la contribution des administrations publiques (Etat central, collectivités locales, sécurité sociale) à la richesse produite chaque année, il faut rapporter les deux dépenses productives des administrations publiques au PIB.

Ces dépenses sont:

(1) Les services collectifs que rendent les administrations publiques à la Nation et aux ménages (éducation nationale, hôpitaux publics, remboursement de soins…), regroupés sous le vocable « dépenses de consommation finale des administrations publiques ».

(2) L’investissement public

En aucun cas on ne doit tenir compte ici des dépenses de redistribution en espèces (prestations retraite, chômage etc…) qui redistribuent la richesse nationale entre les ménages sans rien ajouter au PIB.

Grâce aux données de l’Insee (exprimées dans le tableau ci-dessus en milliards d’euros 2010), il est possible de comparer le poids des APU sur la longue période.

Surprise: les administrations publiques ne produisent pas plus de richesses en 2015 qu’en 1950, soit un peu moins de 28% du PIB.

On en déduit que les dépenses publiques productives augmentent au même rythme que la richesse nationale et que le moteur de la dépense publique n’est point  l’emprise tentaculaire d’un Etat bureaucratique, mais simplement l’expansion économique de notre pays.

 

 

Le libéralisme, c’est la fête au village

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« Si les mécanismes de marché sont un dispositif assez adéquat pour prendre des décisions sociales sur des sujets sans grande importance, comme la bonne combinaison des couleurs de robes, la longueur des jupes ou les goûts des crèmes glacées, on ne peut et on ne doit pas s’en remettre à ces mécanismes pour des décisions fondamentales et lourdes de conséquences comme la répartition des revenus, le maintien de la stabilité économique, le développement des investissements, l’éducation et la formation des jeunes gens. »

« (…) la synthèse néoclassique insiste sur l’équilibre et les tendances « équilibrantes », tandis que la théorie de Keynes s’intéresse aux affaires faites par les banquiers et les hommes d’affaires de Wall Street. La synthèse néoclassique ignore la nature capitaliste de l’économie, une réalité que la théorie de Keynes ne perd pas de vue un seul instant. »

« L’apport walrassien à la synthèse néoclassique commence par une discussion consacrée à une économie de troc abstraite, du type de celle que l’on peut trouver dans une fête de village ».

Hyman P. Minsky. « Stabiliser une économie instable » (1986). Chapitre 5. Les petits matins/Institut Veblen (2015)

 

L’échec du protectionnisme en Russie

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Quinze ans après l’accession de Poutine au pouvoir,  la production russe ne satisfait que 67% des besoins intérieurs, soit 20 points de moins qu’en 1999 et 10 points de moins qu’avant la disparition de l’URSS.

Tel est l’enseignement des données macro-économiques (en dollars constants), qui  montre que le protectionnisme, la politique industrielle et la dévaluation du rouble n’ont pas permis au discours volontariste de reconquête du  marché intérieur  de devenir une réalité.

Petit rappel: la production intérieure désigne la part du PIB qui, parce qu’elle n’est pas exportée,  fait l’objet d’une utilisation locale; la demande intérieure est la somme de la production intérieure et des importations.

L’impossible programme économique du FN

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Le Front National est un parti populiste à tonalité sociale et  xénophobe dont les idées sont, plus ou moins, partagées par un gros tiers de l’électorat français. Comme il est fort probable que ce mouvement soit présent au second tour de la prochaine élection présidentielle, il est logique qu’il élabore un projet économique digne de ce nom.

A court terme, le FN se réclame d’un keynésianisme radical, à base de protectionnisme monétaire, commercial et migratoire ou de nationalisation du système bancaire.

Pour mieux faire accepter ce programme décoiffant,    le Front National l’habille de quelques avis d’experts, voire de Prix Nobel, rejette sur les « élites hors sol » et l’Union européenne l’accusation de dogmatisme et se fixe à long terme des objectifs  parfaitement compatibles avec la doxa économique, tels que le toilettage de la fiscalité du capital, l’élimination du déficit public structurel ou l’allongement de la durée du temps de travail.

Sur la forme, le programme économique du Front National est assez habile, mais  sur le fond, il se heurte à plusieurs impasses et contradictions.

La feuille de route du FN provoquera une rupture avec le reste du monde

Les deux mesures phares qu’annonce le Front National, à savoir la dévaluation du Franc et la taxation de toutes les importations, infligeraient aux acteurs économiques non résidents des pertes de l’ordre de 295 milliards d’euros .

En voici le détail:

235 milliards: auto-réduction par la France de la dette publique que détiennent les non résidents. A l’heure actuelle,   85% de la dette française qui sont détenus par les non résidents sont libellés en contrat de droit Français, de sorte qu’un retour à l’ancienne monnaie nationale impliquerait que les remboursements s’effectuent en Franc et non plus en Euro. Dès lors, si  le Franc ressuscité se dépréciait de 20% par rapport à l’Euro (scénario probable, nous dit le FN),  les investisseurs non résidents enregistreraient une perte d’un cinquième sur les 1178 milliards de créances qu’ils détiennent, soit 235 milliards.

20 milliards : taxes douanières  prélevées sur toutes nos importations. Le FN prévoit d’instaurer une « contribution sociale sur l’importation » de 3% qu’il souhaite affecter au financement d’un allègement de cotisations sociales destiné à relever les salaires nets les plus bas de 200 euros. Que dire de ce projet alambiqué? On félicitera le Front d’inventer un modèle de protection sociale inédit,  financé par les importations, mais il n’est pas certain que les Français pensent qu’il soit cohérent d’étendre l’assiette du financement de la sécurité sociale aux importations tout en cherchant à les réduire par le biais d’un « protectionnisme intelligent ». Et si cette usine à gaz venait à fonctionner,  le patronat ne manquerait pas d’arguer de ce financement tiers pour se montrer moins généreux dans les  négociations salariales.

40 milliards: revenus prélevés sur le reste du monde suite à la dévaluation du FrancCette estimation provient d’une étude de l’OFCE, qui évalue l’impact d’une amélioration de notre compétitivité-prix de 20% vis-à-vis de tous nos partenaires commerciaux. Les auteurs parient sur un gain pour la France, en 3 ans, de près de 2 points de PIB, soit environ 40 milliards.

Le mouvement frontiste passe sous silence les conséquences  externes de son programme économique et préfère insister sur ses retombées mirifiques pour notre pays. Or, il n’est pas du tout certain que la sortie de l’Euro et le protectionnisme monétaire soient la panacée.

La sortie-dévaluation de l’Euro n’aura vraisemblablement pas  les retombées positives que le Front National espère

En premier lieu, quitter l’Euro obligerait la France à combler par ses propres moyens une déperdition de capitaux  d’un minimum de 50 milliards, ce qui correspond à la position débitrice moyenne de notre pays vis-à-vis de l’Eurosystème depuis le début de la crise financière (balances targets 2).

En second lieu, l’étude de l’OFCE citée plus haut prédit que si la France gagnait 20% de compétitivité-prix par rapport à tous ses partenaires, il en résulterait 428 000 emplois supplémentaires. Ceci n’est pas négligeable, mais ces créations sont prévues sur  3 ans (elles chutent rapidement au delà) et on fait  l’hypothèse (peu réaliste) que nos voisins commerciaux ne déprécieront pas à leur tour leur monnaie.

En troisième lieu, la sortie de l’Euro pourrait avoir des retombées négatives sur l’endettement du secteur privé libellé en devises étrangères et ce n’est pas la « position 7 » du programme sur l’Euro qui nous rassure puisqu’elle stipule qu’une  « taxation exceptionnelle des actifs extérieurs libellés en euro détenus par les banques sera établie pour compenser les coûts pour l’Etat de sa dette résiduelle en euro ». 

Enfin, après 30 ans de désinflation, de mobilité internationale des capitaux et de monnaie forte, le capital s’est dirigé vers le secteur abrité de la concurrence étrangère, en particulier l’immobilier. De ce fait, il est à craindre qu’une rupture avec l’environnement financier international provoque un coup de massue sur la valorisation de l’immobilier, ce pilier du patrimoine des Français.

Les discriminations à l’encontre des étrangers sont incohérentes et contre-productives

Le  FN semble avoir renoncé à la stratégie d’exclusivité nationale prisée par Jean-Marie Le Pen. Il lui préfère désormais la « préférence nationale », c’est-à-dire l’obligation pour pôle emploi de proposer, à compétences égales, une offre d’emploi à un national plutôt qu’à un étranger.

Cependant, la proposition d’expulser tout étranger au chômage depuis plus de 3 mois, alors que la durée moyenne du chômage est actuellement de 14 mois, ressemble fort à une discrimination pure et simple qui nous renseigne sur le but réel du Front National: réduire les statistiques du chômage par simple expulsion des étrangers.

Quelles que soient les précautions langagières dont s’entoure le Front National, le traitement qu’il souhaite réserver aux salariés et aux chômeurs étrangers est parfaitement incohérent avec la perspective qu’il se donne de rétablir le plein emploi en sortant de l’Euro et en pratiquant un « protectionnisme intelligent ». En effet, puisque ce mouvement affirme détenir la clé de l’emploi pour tous, pourquoi en exclut-il  quelques centaines de milliers d’étrangers? Pour ne pas apparaître comme trop xénophobe, le Front brandit un argument budgétaire et prétend que le « coût de l’immigration » s’élèverait à 70 milliards d’euros.  Bien évidemment, aucune étude économique sérieuse ne valide cette estimation farfelue et inquiétante qui va jusqu’à comptabiliser la scolarisation des descendants d’immigrés comme une charge. L’argument frontiste tombe d’ailleurs de lui même puisque l’auteur de l’étude farfelue estime que la réduction du solde migratoire annuel à 10 000 personnes ne « rapporterait » pas plus de 100 millions d’euros

Reste l’idée selon laquelle les étrangers prendraient le travail des natifs.

Ce préjugé classique n’a jamais résisté à l’analyse. En effet, soit les actifs étrangers occupent des fonctions complémentaires des natifs (45% des ouvriers non qualifiés d’Ile de France sont des immigrés) et il n’est ni souhaitable,  ni possible, de les évincer de la production. Soit, il s’agit d’actifs qui concurrencent les natifs, et dans ce cas, les discriminations légales dont ils seraient victimes provoqueraient une dégradation de la condition salariale qui affecterait tout le monde, y compris les natifs.

Bien sûr, ces idées malthusiennes ne tombent pas du ciel.  Dans un contexte de stagnation du volume total d’heures de travail, il n’est pas absurde de réfléchir à une meilleure répartition du travail. Mais se focaliser sur les étrangers est sans objet  car il s’agit de personnes relativement surexposés au chômage (et ce d’autant plus qu’ils sont diplômés) qui subissent par ailleurs les formes d’emplois les plus précaires et  les temps partiels les plus contraints.  Si le FN veut absolument envisager une forme de « partage du travail », il gagnerait à se concentrer sur la contestation de la réforme des retraites, dont nous savons qu’elle a contribué fortement à la montée récente du chômage dans notre pays.

Tel qu’il est, le programme économique du Front National est parfaitement inapplicable et parce qu’il ne ferait qu’ajouter de la crise à la crise, son échec pousserait inévitablement le Front National à entrer dans une surenchère dont nous devinons aisément les développements mortifères.

A terme, pour tenir ses objectifs et compenser la réaction brutale de notre environnement à l’encontre de notre pays, le FN serait contraint de déployer un plan d’expulsion massive des personnes d’origine étrangère et d’éviction des femmes du marché du travail, ce qui est inconcevable dans une société démocratique.

Denis Gouaux

Nuit Debout, au delà de l’Etat et du Marché

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Structure conçue par les « Archi-debout » pour abriter une commission sur la place de la République

 

Après des semaines de pétition, de manifestations et de blocage de lycées, le soutien de l’opinion publique au mouvement social contre la « Loi Travail » progresse encore, au point que les 3/4 des Français se déclarent opposés à la dite réforme.

Alors que des violences policières sans précédent depuis les années 70 et 80 ont poussé des parents d’élèves à protester collectivement et obligé les étudiants du Havre à réclamer la protection des dockers en grève de leur ville, on voit circuler sur les réseaux sociaux des images accablantes qui déstabilisent certains syndicats de police au point qu’ils appellent  à manifester contre « la stigmatisation » des forces de l’ordre.

Dans cette ambiance de fin de règne, des milliers de personnes se pressent sur les places pour s’écouter et s’y faire entendre.

Nuit Debout traduit la volonté de se re-dignifier (« on vaut mieux que ça ») face à un pouvoir économico-politique qui n’a pas d’autre horizon que la gestion des individus et des populations, et ne se soucie guère des personnes.

 Les cités éphémères qui s’édifient ont des airs de démocraties antiques, avec l’attribution strictement égalitaire du temps de parole, la préservation jalouse de la liberté politique de chacun, l’aspiration à limiter les écarts de revenus de 1 à 4 (clin d’oeil à la République de Platon), la distribution de repas, le choix d’exclure certains (les racistes), mais aussi l’appel à toutes les bonnes volontés et à toutes les compétences pour fonder une cité idéale, et bien sur, la fête, avec ses danses et ses concerts en plein air.

Puisque le pouvoir auquel se heurtent ces militants du bien public n’est que le rouage local d’un système plus vaste,  Nuit Debout annonce des orages d’une plus grande ampleur, à l’échelle de tout le continent européen.

Comme leurs glorieux ancêtres de la Commune de Paris,  ces précurseurs de la laïcité, de l’Etat social et de bien d’autres choses encore,  la Nuit Debout est aux prises avec les deux formes de brutalité politique que charrie la mondialisation sans contrôle, à savoir l’autoritarisme financier et l’autoritarisme identitaire.

Souhaitons bon vent à ce vaisseau démocratique et bariolé, dont chaque passager aspire à faire partie de l’équipage et qui expérimente la vie au delà de l’Etat et du Marché.

Profit, compétitivité et emploi en Allemagne

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La position dominante de l’économie allemande sur le continent européen a tendance à nous faire oublier que ce pays est traversé, comme tous les autres, par des conflits d’intérêts, et que si ce pays  maintient un tel niveau de compétitivité il le doit moins au  ciel libre et non faussé  de la concurrence qu’à une économie politique.

Le graphique ci-dessus, tiré d’un rapport de la Deutsche Bundesbank (janvier 2016) retrace l’évolution d’une batterie d’indicateurs de compétitivité, dont un concerne les coûts salariaux (« unit labor costs ») et cinq autres les prix.  Par exemple: depuis 1996, l’Allemagne a réduit de 20% ses prix à l’exportation, relativement à 37 de ses partenaires commerciaux. Comme la marge relative des entreprises dépend de l’évolution comparée  des prix et coût, nous pouvons déduire de ce graphique quelques hypothèses comportementales intéressantes.

Trois faits retiennent l’attention:

  • Quel que soit l’indicateur de compétitivité retenu, l’Allemagne a engrangé l’essentiel de ses gains de compétitivité prix avant 2001, soit avant le lancement de l’Euro comme monnaie fiduciaire.
  • Compétitivité prix  et coût ont globalement tendance à évoluer dans la même direction (comparer « unit labour costs » et « gdp déflators »).
  •  Lorsque la compétitivité prix se stabilise ou diminue, les coûts salariaux ne s’adaptent pas immédiatement (2000-2002; 2005-2008).

 

Traduisons ces faits en termes plus politiques, c’est-à-dire du point de vue de la répartition de la valeur ajoutée entre le capital et le travail.

  • 1996-2001: la perspective d’une intensification de la concurrence intra-européenne consécutive au lancement de la monnaie unique pousse les entreprises allemandes à mener une offensive en termes de prix et à profiter de la dépréciation du mark et de l’Euro pour accroître leur part de marché. Résultat: la compétitivité prix progresse au détriment  des salaires, de sorte que les marges relatives des entreprises allemandes sont stables.
  • Une fois dans l’Euro, l’Allemagne est  confrontée à des défis nouveaux: explosion des exportations chinoises, chômage massif (10% de la population active), déficits publics à résorber avec impossibilité de dévaluer sa monnaie nationale et, qui plus est, la contrainte concurrentielle qui découle de l’appréciation de l’Euro.  Résultat: entre 2001 et 2008, l’offensive du côté de la compétitivité prix fait une pause, mais  les entreprises allemande, qui maîtrisent plus leurs salaires que les prix mondiaux,  en profitent pour accroître leurs marges relatives.  En effet, à partir de 2003, l’Allemagne rétablit sa compétitivité par le biais des délocalisations (gain en termes de productivité du travail) et de réformes du droit social votées dans un contexte de chômage de masse favorable au patronat.

 

Résumons nous: la capacité des entreprises allemandes à préserver leurs profits est remarquable

  • Quand les entreprises allemandes passent à l’offensive commerciale, elles prennent soin de préserver leurs marges et pour cela font reposer tout l’effort sur leurs salariés.
  • Quand il est plus difficile d’améliorer la compétitivité prix, ou qu’elle diminue,   les entreprises voient tout de même leurs marges relatives augmenter ou rester stables car elles en demandent encore plus à leurs salariés.

En apparence, les grands perdants de cette histoire sont les salariés allemands, dont les efforts et les sacrifices, qui avaient permis de satisfaire le consommateur mondial avant 2001 en leur offrant des prix relativement plus attractifs, n’ont pas été récompensés après 2001, à moins de démontrer, et c’est loin d’être improbable,  que les marges emmagasinées par les employeurs allemands servent à consolider la compétitivité hors coût et hors prix, c’est-à-dire l’innovation et la qualité des produits, ce qui est favorable à la préservation de l’emploi sur le long terme et explique l’assentiment des salariés allemands au modèle économique de leur pays.

L’Euro est plus stable que le SME, mais à quel prix?

La crise qui frappe spécifiquement la zone Euro depuis 2011 n’est pas sans rappeler  celle qui avait chahuté le système monétaire européen en 1992 et 1993.

Comme aujourd’hui, on constatait un important différentiel de compétitivité entre l’Allemagne, l’Espagne et l’Italie (Natixis, 29/11/2012).

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La perte de crédibilité du SME s’était traduite par des attaques spéculatives, une crise de changes, de fortes dévaluations et la  disparition du SME à l’été 1993.

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Aujourd’hui, l’Euro tient bon,  mais au prix d’un effort d’austérité salariale et budgétaire considérable qui porte le doux nom d’ajustement par la demande.

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Le jeu en vaut-il la chandelle?

L’Espagne et l’Italie s’en sortaient-elle mieux grâce aux dévaluations de la période 1993-1995?

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Après tout, la récession de 1992 (modérée il est vrai) ne fut-elle pas absorbée assez rapidement?

Et même si la fin des années 90 n’avait pas permis de retrouver l’élan de la fin des années 80, n’était-ce pas là une situation plus enviable que la décennie perdue à laquelle sont confrontées  l’Italie et l’Espagne?

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Quant au taux de chômage, n’est-il pas supérieur au pic atteint en 1993, même si la tendance est à la décrue, surtout en Espagne?

 Le seul élément qui milite en faveur de l’Euro, ou plus précisément, qui explique pourquoi une sortie à chaud serait très périlleuse est l’état de la balance des paiements de l’Italie et de l’Espagne.

Les financements apportés par l’Euro Système (soldes Targets 2 = prêts entre Banques Centrales) sont de l’ordre de 300 à 400 milliards, soit 6 fois plus que les pertes de réserves de changes que subirent l’Italie et  l’Espagne il y a 20 ans.

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Une explosion de l’Euro s’accompagnerait de dévaluations et de mouvements de capitaux considérables qui auraient un coût économique immédiat sans doute très important.

Ainsi donc, privée de perspectives de croissance favorables au sein l’Euro zone, l’Italie ne peut en sortir sans risquer d’ajouter de la crise à la crise.

L’Euro est plus stable que le SME, et ce n’est pas rien,  mais cette stabilité est une forme de tragédie.

 

 

En Allemagne, la courbe de Phillips trace sa route

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Un intéressant papier de Daniel Gros permet de comprendre le rôle du contexte macroéconomique dans la formation des salaires allemands au début des années 2000.

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La stabilité de la relation taux de chômage-croissance des salaires nominaux (dite « courbe de Phillips ») tend à démontrer que le net ralentissement salarial de la période 2001-2006 est le résultat de la forte hausse du chômage plutôt que la manifestation d’une  volonté politique.

L’auteur semble faire un peu trop confiance à l’autonomie des « forces de marché » (en l’occurrence, excès d’offre de travail=ralentissement des salaires) par rapport aux rapports de force sociaux, mais son élégant graphique est utile pour relativiser l’idée que le modèle allemand a connu une rupture historique  après l’introduction de l’Euro.

 

Allemagne, qu’as tu fait de ton investissement?

Pour quelles raisons le commerce extérieur allemand a-t-il retrouvé des couleurs si éclatantes  entre 2000 et 2007?

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On a tendance à rechercher les causes de ce phénomène dans la qualité des produits et la dégradation du droit social.

Il existe une manière différente d’envisager la question.

Quel que soit le rapport qualité prix des biens exportables,  un pays qui investit moins (à épargne donnée) devient forcément le créancier du reste du monde.

C’est exactement ce que l’on observe en Allemagne.

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 Le taux d’investissement allemand est devenu inférieur au taux de la zone Euro à partir de 2002, suite au recul des investissement en logements résidentiels (depuis 2000) et non résidentiels (à partir de 1995).

Pourquoi ce déclin?

Un papier de Fabian Lindner propose de voir le marasme immobilier comme le contre-coup du boom consécutif à la réunification, qui avait reposé sur l’accroissement de la population (+4 millions d’habitants en Allemagne de l’Ouest, dont 1, 5 millions de demandeurs d’asile) et des politiques fiscales et de crédit très accommodantes.

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Dans les années 2000, la surproduction de logements, l’arrêt des politiques de soutien à la demande, le déclin démographique (et peut-être aussi la forte hausse du chômage entre  2000 et 2005 ) ont eu raison de l’embellie immobilière et fait basculer l’Allemagne dans l’ère de l’épargne abondante puisque sans débouchés intérieurs suffisants.

Dans le même temps, beaucoup de pays de la zone Euro qui allaient devenir les débiteurs de l’Allemagne, connaissaient un regain immobilier spectaculaire.

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Cette discordance temporelle des cycles immobiliers est sans doute la cause essentielle des déséquilibres commerciaux intra-européens…qui ont eu les développements dramatiques que l’on sait.

Cinq foutaises sur l’Euro

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Le 28 février dernier,  l’économiste Jacques Sapir appelait de ses voeux la constitution de « Comités d’action de la révolte sociale » pour abattre simultanément la  » Loi Travail » et l’Euro.

Deux jours plus tard, soit près de 99 ans après les «Thèses d’avril » dans lesquelles Lénine assénait ses derniers coups au Gouvernement Kerenzki, l’éminent Sapir publie ses « Cinq thèses sur l’Euro » qui résument les raisons de son combat métaphysique contre ce qu’il nomme « L’Euro cauchemar ».

Pour l’instant, il semblerait qu’une seule personne ait répondu à cet appel au soulèvement. Il s’agit d’un cavalier,  positionné en Corse.

Il faut bien un début à tout.

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Puisque l’heure est grave, examinons en détail ces « Cinq thèses ».

Thèse N°1

«L’Euro n’est pas une monnaie car elle ne correspond pas à une autorité politique unique et à une volonté politique assise sur une légitimité populaire. »

«L’Euro est un système de changes fixes, qui peut s’apparenter, dans les faits, à l’étalon-or.»

Cette première thèse est intéressante puisqu’elle apporte la démonstration que Jacques Sapir ne connaît pas la nature de l’Euro.

Jacques Sapir écrit que « l’Euro n’est pas une monnaie car elle ne correspond pas à une autorité politique unique et à une volonté politique assise sur une légitimité populaire ».

Or,  dès les premières réflexions sur le notion de souveraineté, il est apparu que la monnaie n’était pas entièrement la chose du Prince et que le droit de battre monnaie n’impliquait pas l’exercice arbitraire de la souveraineté monétaire.  En effet, dans les Six Livres de la République (1576),  Jean Bodin soutient qu’il est dans l’intérêt des Princes européens d’établir une convention pour émettre une monnaie commune, combattre l’inflation et le faux monnayage, ceci afin de que l’Etat conserve la confiance du Peuple, mais aussi pour éviter les guerres auxquelles conduisent les altérations monétaires (Jérôme Blanc).

Ensuite, les Constitutions de la IVième et de la Vième République, qui ont été approuvées par le peuple français, autorisent l’Etat à transférer des éléments de souveraineté dans le cadre de coopérations internationales (Emmanuelle Jouannet).

Quant à l’Euro, il a été ratifié par référendum en 1992 .

Après avoir tenté de délégitimer politiquement l’Euro, Jacques Sapir invente une définition  de l’Euro, qu’il décrit comme « un système de changes fixes, qui peut s’apparenter, dans les faits, à l’étalon-or ».

A nouveau, l’auteur se trompe car un système monétaire international ne se réduit pas à un régime de change.  En l’espèce,  l’Euro est  d’abord une monnaie qui circule entre les banques commerciales et centrales (on parle de monnaie centrale), de sorte que la continuité des paiements est assurée entre les pays de l’Eurozone, comme elle l’est entre la Lozère et l’Ille et Vilaine. L’Euro est un « système des paiements unifié », comme le rappelait le 21 janvier dernier, dans un débat,  un Michel Aglietta agacé par les outrances de Jacques Sapir.

 Le graphique ci-dessous donne à voir cette réalité.

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Les soldes Targets 2 (Trans-European Automated Real-Time Gross Settlement Express Transfer System) désignent le solde des dettes entre les différentes banques centrales des Etats membres.

Avant la crise, les soldes étaient nuls, ce qui implique que les déséquilibres courants intra-européens étaient financés par des entrées de capitaux privés sans que la BCE ait à apporter son écot.

L’ouverture des soldes Targets2 montre que l’Espagne, l’Italie ou la Grèce (ainsi que la France) sont dans l’incapacité de boucler leur balance des paiements en raison du rapatriement de capitaux vers l’Allemagne.

 Si nous basculions dans un système d’étalon-or (ou tout autre régime de changes fixes), ces pays connaîtraient des sorties d’or ou une diminution de leurs réserves de changes et s’exposeraient à des ajustements déflationnistes considérables.

L’existence d’un prêteur en dernier ressort (la BCE) permet de fournir aux pays déficitaires de quoi boucler leur balance des paiements. On peut dire que BCE tient à bout de bras l’Eurozone, qui,  sans ce système des paiements,  aurait explosé.

Thèse n°2

 « L’Euro est un facteur de récession à la fois structurelle et conjoncturelle »

Cette thèse se déploie dans trois gros paragraphes (voir le quadrant ci-dessus) qui contiennent presque autant d’erreurs qu’un livre de Lorant Deutsch.

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Les statistiques produites par Jacques Sapir sont incorrectes à bien des égards.

Prenons par exemple ce graphique étrange, qui voudrait nous faire croire que le PIB grec par habitant serait 40% inférieur à son niveau de 1999…

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Mais le festival ne s’arrête pas là.

Le tableau ci-dessous, parfaitement illisible au demeurant, compare un échantillon de 9 pays de la zone Euro à 4 autres, dont les Etats-Unis et le Canada.

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Pourquoi la Finlande et pas l’Irlande? Pourquoi la Suède et pas la Norvège? Pourquoi n’y a t-il pas de moyenne européenne pour les évolutions du PIB/habitant? Pourquoi cette curieuse césure entre les périodes 1999-2007 et 2008-2015. A-t-on cherché à doper les chiffres de la croissance britannique et suédoise dans la dernière période, en faisant démarrer les compteurs non pas en 2007 (dernier pic d’activité avant la récession) , mais un an plus tard?

Bref, tout ceci est catastrophique. Un oeil exercé ne s’y trompe pas, les autres tombent dans le panneau…

Voici de vrais chiffres.

De 1999 à 2011, le PIB par habitant de la zone Euro et des Etats-Unis ont augmenté au même rythme (A. Orphanides)

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La crise qui frappe spécifiquement la zone Euro a démarre en 2012, mais le rebond consécutif à la récession de 2009 est comparable à celui des Etats-Unis.

Voici quelques données  concernant ce  rebond,  tirées de la Base Eurostat.

 

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D’après ces chiffres, en 2011, la zone Euro était dans un meilleur état que le Royaume-Uni:

  • En 2011, 2 ans après la première récession de 2009, le PIB de la zone Euro est 1 point en dessous du niveau de 2008 (pic d’activité précédent).
  • En 2011, 3 ans après le début de la récession au Royaume-Uni, le PIB britannique est 3,2 points en dessous du niveau de 2007 (pic d’activité précédent).

 

b) Euro = sous investissement?

Contrairement  à ce qui est dit dans le document de Mr Sapir, entre 2002 et 2007, l’investissement productif est aussi dynamique dans la zone Euro qu’au Royaume-Uni et ne présente qu’un an de décalage par rapport aux Etats-Unis

 

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c) Euro=impossibilité de dévaluer= impossibilité d’ajuster les balances courantes? 

Jacques Sapir attribue aux différentiels de salaires et de prix la responsabilité principale des déséquilibres des balances courantes intra-zone.

Or, plusieurs travaux ont permis de balayer cette assertion (citons G. Gaulier, V. Vicard et S. Piton). Entre 2001 et 2008, les exportations espagnoles, grecques ou portugaises ont augmenté à un rythme identique ou supérieur à celui des autres pays de la zone Euro. Le déficit extérieur de ces pays s’explique par un excès d’importations lié à un « choc de demande » associé à la diminution des taux d’intérêts qui résultent de l’appartenance à la zone euro.

Dès lors, l’ajustement des balances courantes intra-zone euro aurait exigé non pas une variation du taux de change ou de l’ensemble des salaires, mais l’application d’une politique budgétaire expansive au Nord et restrictive au Sud.

A ce titre, une partie du rééquilibrage des déficits commerciaux intra-européens accumulés entre 1999 et 2007 aurait demandé, non pas le retour aux monnaies nationales et la réévaluation du Mark, mais un transfert budgétaire des pays déficitaires (en surconsommation) vers l’Allemagne (en sous-consommation).

e) Et la France dans tout ça?

L’auteur constate que de 1999 à 2007, le PIB français augmente plus vite qu’en Allemagne (2,1% en moyenne annuelle contre 1,64%).

Un peu gêné par une statistique incompatible avec sa conception catastrophiste de l’Euro, l’auteur se lance dans des explications sans cohérence : d’un côté, il nous explique que l’ensemble de ce surplus de croissance repose sur des exonérations de cotisations sociales …dont il nous dit par ailleurs qu’elles ont seulement servi à compenser les méfaits de l’Euro, d ’un autre côté, il met en avant un effet bénéfique lié à la dépréciation de l’Euro, alors que celle-ci n’intervient qu’entre 1999 et 2002. Comprenne qui pourra…

Thèse n°3

«L’Euro est un facteur de financiarisation de l’économie.»

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Jacques Sapir n’explique pas ce qu’il entend par financiarisation. Débarrassé des bienséances scientifiques il préfère donner libre-cours à ses opinions.

C’est ainsi que nous lisons que la financiarisation, c’est « profondément malsain », qu’elle est le « pivot réel » de l’activité économique et que l’Euro en est le bras armé.

L’auteur va jusqu’à affirmer que l’impossibilité d’affronter la finance à l’intérieur de l’Euro justifie que l’on en sorte. Cet argument d’une parfaite inanité puisque, où que se porte notre regard dans l’OCDE, nul pays extérieur à l’Euro ne développe un modèle de financement alternatif… et tout porte à croire que le souhait d’échapper à la réglementation financière européenne est l’un des motifs du Brexit annoncé.

a) La zone Euro ne manifeste pas de tendance spécifique à la financiarisation

Comme toute monnaie, l’Euro est lié organiquement à la finance (la monnaie est une dette de banque ainsi qu’un actif patrimonial liquide). C’est ce qu’enseigne la théorie keynésienne et il faudrait être un illuminé néoclassique ou un révolutionnaire sympathique pour croire à (ou songer à) la séparation des sphères monétaires et financières.

A partir de là, on doit se demander si l’Euro coïncide ou non avec une emprise spécifique de la sphère financière sur l’économie.

Au plan quantitatif, les données ne signalent aucune atrophie financière: depuis le milieu des années 80, la place des activités financières dans la valeur ajoutée est à la fois stable et relativement faible.  Il en est de même pour la diffusion du crédit et la capitalisation boursière, qui évoluent à l’unisson de la moyenne des pays industrialisés (Cournède, Denk) .

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b) L’Euro monnaie internationale

Jacques Sapir passe sous silence un fait capital: l’Euro est une monnaie internationale.

C’est très dommageable car il n’est pas possible de parler sérieusement des soubresauts de la finance internationale sans remonter à la source, à savoir les « externalités négatives » qu’implique l’hégémonie du dollar (Aglietta).

Deux constats s’imposent:

-L’Euro pèse 2 à 3 fois plus dans les réserves de changes internationales que la somme des 19 anciennes monnaies au milieu des années soixante-dix. L’Euro occupe une place secondaire mais réelle.

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Thèse 4

«L’Euro est une machine de guerre au profit de l’Allemagne. »

Ici, la valeur ajoutée de l’auteur se résume à la formule « machine de guerre ».

Pour le reste, il reprend l’argument de « la monnaie largement dépréciée par rapport à ce que devrait être normalement le taux de change du deutschmark » (de l’ordre de 40%).

a) Les excédents commerciaux allemands ne sont pas une nouveauté

L’histoire de l’humanité ne débute pas le 1er janvier 1999 et la situation que nous connaissons, avec un commerce extérieur allemand resplendissant et un commerce extérieur français en berne est quasiment le décalque de la situation qui prévalait au cours des années 80.

Il est intéressant de rappeler que les dévaluations à répétition du franc au cours des années 80 ne parvinrent pas  à changer la donne.  Un imprévu historique s’en chargea : la chute du mur de Berlin…

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b) Le rôle du hasard historique dans la suprématie allemande

Hannah Arendt dit quelque part que la pensée totalitaire est parfaitement rétive à l’idée que tous les événements n’aient pas une cause unique.

Prétendre que l’Euro est « une machine de guerre » pro allemande est du même acabit.

Prenons par exemple l’argument traditionnel d’après lequel les exportations allemandes, en raison de leur qualité, seraient moins sensibles aux prix. Ce fait est en réalité moins important que l’on ne le croit (A. Benassy-Queré) et il est plus vraisemblable que les exportations allemandes ont bénéficié du décollage imprévu des pays émergents (très demandeurs, jusqu’ici, en biens d’équipements) au cours des années 2000.

Au plan macroéconomique, la faiblesse de la demande allemande ne s’explique pas seulement par la baisse des salaires. Le différentiel des taux d’intérêt réels entre le centre (faible inflation) et la périphérie de l’Europe (forte inflation), provoqué par l’unicité des taux d’intérêt nominaux de la BCE,  a joué un rôle significatif, bien que procyclique et destabilisant.

c) L’Allemagne redistribue les cartes  industrielles à l’extérieur de la zone euro

avantage

L’évolution des avantages comparatifs avant la crise tend à démontrer que 4 puissances industrielles dominaient en Europe (l’Allemagne, l’Italie, l’Irlande et la Finlande). Etre 1995 et 2008, le « transfert » des avantages comparatifs industriels vers ces pays s’est effectué en défaveur de pays n’appartenant pas à la zone Euro (Bulgarie, Suède, Roumanie).

 

Thèse 5

«L’Euro est aujourd’hui un facteur de conflit majeur en Europe. »

Au nom de « la survie de l’Europe » et de « l’esprit de réconciliation des peuples », Jacques Sapir demande la dissolution rapide de l’Euro car, selon lui, des peuples aux intérêts différents ne sauraient être soumis à une discipline monétaire unique sans déclencher de fâcheuses tensions nationalistes.

Venant d’un personnage dont chacun connaît la bienveillance envers l’Allemagne et le militantisme pacifiste, cette thèse fait sourire. Nous étions chez Trissotin, nous voici chez Tarfuffe…

Toutefois, il est vrai qu’un vent mauvais souffle sur le continent européen et que les règles de l’UEM n’y sont pas étrangères.

Pour autant, même si le comportement agressif des instances européennes vis-à-vis de la Grèce (ou plus récemment du Portugal), appuyé par la propagande souverainiste qui sévit dans les régions les plus prospères de l’Eurozone, a provoqué une réaction légitime d’une partie des opinions publiques attachée à « l’esprit européen », faire de l’Euro et de l’UE la cause des tensions entre peuples c’est aller un peu vite en besogne.

En premier lieu, bénéficier de l’UE ou de l’Euro n’empêche pas de vouloir en sortir, et inversement.

Prenons les exemples de l’Angleterre et de l’Espagne.  Au pays du pudding,  il apparaît que les retombées très positives de l’appartenance à l’UE n’ont pas atténué l’euroscepticisme de la population anglaise, savamment entretenu par une presse à sensation. Dans le second cas, malgré les avanies subies par l’Espagne (principal pays déficitaire vis-à-vis de l’Eurozone) et la dureté de la crise économique, ce pays reste attaché à la construction européenne. L’Irlande et le Portugal sont également dans ce cas.

En deuxième lieu, la méfiance vis-à-vis de l’Allemagne est réapparue dès la naissance de l’Euro, non pas en raison de la monnaie unique mais parce que l’avènement de l’UEM était la conséquence, ou plus précisément la contrepartie de l’unification allemande. On pense ici à l’attitude méfiante de François Mitterrand vis-à-vis de la perspective d’une Allemagne reconstitué et déliée de ses engagements européens.

En troisième lieu, les souverainistes font preuve d’un simplisme inverse à celui des européistes quand ils prétendent que le meilleur moyen de concilier des intérêts divergents est d’ériger entre tous les pays qui ne sont pas des clones des pare-feu monétaires et douanier. Chacun chez soi et tout ira pour le mieux en somme.

Or le concert européen, on peut le regretter d’ailleurs, a toujours avancé sur la base d’une coopération/rivalité qui pousse les peuples (plus précisément leurs classes supérieures) à défendre leurs intérêts respectifs au sein d’un jeu de négociations qui relève du mercantilisme intelligent. Par exemple, chacun sait que l’Euro est une coproduction franco-allemande, autour de laquelle de grands intérêts privés et publics, mais aussi des groupes sociaux (classes supérieures, retraités, jeunes qualifiés) se sont joints pour former un bloc hégémonique

Enfin, contrairement à la thèse d’après laquelle l’Allemagne refuserait toute fédéralisation budgétaire par ce que cela menacerait de « détruire son économie », on observe que de nombreux projets sont en cours de réalisation ou sont en débat. On pense ici à l’union bancaire, au projet d’un fond public de stabilisation de la conjoncture ou bien encore à la proposition de financer des investissements par la BCE ou des emprunts publics européens.

Contester le fonctionnement de la zone Euro est légitime, demander sa dissolution n’est pas illicite et, après tout, la recherche internationale n’est pas avare en travaux exploratoires ou critiques inspirés par Keynes, Minsky ou Marx (Lapavitsas, Varoufakis, Marc Lavoie, Sergio Cesaratto…)

Mais propager l’idée que les malheurs du continent résultent de la malfaisance de l’Allemagne ou d’une caste d’apatrides qui dirigeraient illégitimement chaque pays de l’Euro-zone relève de la paresse intellectuelle ou de la propagande.

La critique de l’Euro est une affaire trop sérieuse pour qu’on la laisse aux Europhobes.

Référence

Michel Aglietta; L’avenir de l’Euro, Institut Diderot, 21/01/2016.

Michel Aglietta, La monnaie, la valeur et la règle, Revue de la régulation, 16, Automne 2014

 M. Aglietta, T. Brand, Un new deal pour l’EuropeUn new deal pour l’Europe, Cepii.

 A Benassy-Quere et alii, L’Euro dans la guerre des monnaies, Notes du CAE, 11 janvier 2014. 

J. Blanc,  Les monnaies de la République. Un retour sur les idées monétaires de Jean Bodin, 2006.

Cournède, O. Denk, P. Hoeller, Finance and inclusive growth, OCDE Economic Policy Papers, n° 14, 11 juin 2015

Gaulier et V Vicard, Evolutions des déséquilibres courants dans la zone Euro : choc de compétitivité ou choc de demande ? , Bulletin de la Banque de France, n° 189, 2012

Emmanuelle Jouannet, De la personnalité et de la souveraineté de l’Etat dans la Constitution de 1958. Théorie française de l’Etat et intégration européenne. Paris Sorbonne.

Athanasos Orphanides, The Euro Area crisis : Politics over economics, MIT Sloan research paper, n° 5091-14, juin 2014

Sophie Piton, Déséquilibres des balances courantes en zone Euro : où en est-on ?  L’économie mondiale 2015, OFCE.

Xavier Ragot, Faut-il rembourser la dette ? Débat ENS, 3 mars 2016.