La dette publique est une affaire qui roule

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Inexact par ce qu’il dit, faux par ce qu’il ne dit pas et fautif par ce qu’il sous entend, le graphique ci-dessus court les rues du net, charriant toutes les démagogies de l’anti-dette publique, celles des rentiers alarmés, des antikeynésiens rabougris et de tous les extrêmes réunis.

L’inexactitude réside dans ce qu’on veut nous faire croire qu’il aurait existé un âge d’or de la dette publique, un temps de lait et de miel où l’Etat portait sur ses épaules une dette exempte de charges d’intérêt. Pour trier le bon grain de l’ivraie, on a oté du stock d’endettement constaté en fin de période (2012) tous les intérêts qui ont été versés à partir d’une date choisie dans le passé (ici, 1978). Mais pouquoi retenir 1978 et pas 1975, date à laquelle le déficit public atteignait le seuil des 3% du PIB? Pourquoi pas 1936 ou 1871? On nous dit que les données sur les charges d’intérêt manquent, mais c’est pas exact, il est possible de remonter jusqu’en 1950 ( (A.Gubian, 1991). Mais peu importe, puisque le stock de dette de l’année 1978 est également un résultat de la sédimentation d’intéréts hérités de l’histoire. En soi, ce genre de graphique est plutôt absurde, puisqu’il n’a ni début ni fin. Tout au plus indique-t-il la valeur de la dette publique de 2012 à une date du passé.

Pour faire sensation, on nous suggère que l’Etat serait presque quitte de sa dette envers les marchés financiers parce que les intérêts versés accumulés représentent les 2/3 de la dette actuelle. Or, ce qu’on oublie de dire, c’est que l’Etat a remboursé tous ces intérêts à crédit. En effet, le graphique est faux dans ce qu’il ne dit pas. Deux éléments manquent à l’appel. First of all, on fait comme si, de 1978 à 2012, le chanteur de Ti Amo (tube de l’époque) avait vieilli de concert avec l’Etat. Or ce dernier a toujours le même âge puisque son horizon temporel illimité lui permet d’emprunter sans jamais avoir à rembourser sa dette. Sans jeu de mot, on dira que la dette est une affaire qui roule puisque, par période de sept ans, l’Etat rembourse sa dette en rempruntant. Dans sa demi-bétise, le graphique nous montre le résultat de ce processus: en effet, de 1978 à 2012, l’Etat a été en mesure de conserver un niveau de « dette hors cumul d’intérêts » assez stable. Pour y parvenir, l’Etat a usé de son éternelle jeunesse, qui l’a autorisé a réemprunter plusieurs fois sa dette en 34 ans. Or il faut avoir à l’esprit ces multiples réemprunts pour aprécier le poids paradoxal des intéréts, d’un côté pour les relativiser et d’un autre côté pour en mesurer le caractère endémique. En effet, puisque l’Etat a le privilège de pouvoir s’endetter afin de rembourser ses échéances (intérêts compris), il est logique que les intérets s’accumulent avec le temps. Le second oubli réside dans l’absence de prise en compte de la dynamique macroéconomique de la dette. Si le lecteur en a le temps, il lira dans cette étude que près de la moitié de l’augmentation des charges d’intérêt depuis 1978 provient d’un « effet boule de neige »: la dette a augmenté plus vite que le PIB lorsque le taux d’intérêt était supérieur au taux de croissance. Hormis cet effet, que l’on a pris soin d’oter du graphique pour faire sensation, la dette serait restée, entre 1990 et 2006, dans une proportion assez stable du PIB.

Enfin, le graphique est fautif par ce qu’il sous entend. En effet, la propagande anti dette publique, menée par quelques paléo libéraux nostalgiques de l’étalon or et par quelques paléo marxistes, plus ennemis de  » l’Argent qui dort  » que du capitalisme, se nourrit de ce genre de graphe. A sa lecture, les esprits embrumés se diront que l’Etat ne doit pas rembourser une dette dont il aurait déjà déboursé l’équivalent via les intérets qu’il paie depuis des décennies. Les plus inquiets redoutent que les créanciers de l’Etat viennent puiser dans leur bas de laine afin d’y trouver de quoi rembourser sa dette. Or cela n’arrivera pas, puisque, répétons le en coeur, l’Etat ne rembourse jamais sa dette. Quant aux autres, ils s’affligent de ce que l’Etat est dans la main de la finance. Dans tous les cas,on hystérise la nature de relation Etat-finance. Pour les uns, l’épargnant serait placé sous la coupe de l’Etat banqueroutier, tandis que pour les autres, l’Etat serait dans la main des financiers. Fort heureusement, tous ces penseurs font fausse route. Les plus droitiers ne voient guère que la dette publique est une affaire qui roule aussi pour les ménages vieillissant, ainsi que les investisseurs privés, auxquels elle fournit une occasion de placement à moindre risque. Quant à ceux qui se prétendent de gauche, ils ne voient pas que l’Etat entretient un rapport de dépendance relative vis-à-vis de la finance qui s’illustre d’un côté par la croissance des actifs publics, parallèle à la montée des emprunts financiers, et d’un autre côté, par la faculté qu’a l’Etat d’entrainer la finance dans une sorte de jeu à la Ponzi dont il est permis de goûter le potentiel révolutionnaire.

La France qui tombe est celle d’en haut

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Il y a quelques années, la Commission Sen-Stiglitz-Fitoussi réclamait l’élaboration d’indicateurs économiques plus proches du vécu des individus que le traditionnel PIB. Elle critiquait notamment l’absence de prise en compte des disparités sociales et recommandait que l’on construise un agrégat de revenu par habitant qui écarte le dixième le plus riche de la population.

Les données de l’OFCE montrent l’intérêt d’une telle démarche.

Le graphique ci-dessus nous enseigne que le revenu avant impôt des 9 dixièmes de la population française a continué de rattraper celui des grands pays industrialisés (Etats-Unis, Japon, Australie, Italie, Pays-Bas, Canada, Belgique) jusqu’en 1983. Au delà, il stagne ou progresse timidement.

Dit autrement, le pays ne décroche pas. Cependant, la rupture de tendance est sensible puisque la grande masse des Français disposeraient d’un revenu relatif identique à celui des plus riches américains, si le rattrapage des années d’après guerre avait perduré.

Quant aux 10% les plus aisés de la population, leur revenu relatif diminue spectaculairement depuis 1975. La fin des Trente Glorieuses signifie beaucoup pour ces classes, désormais deux fois moins riches que leurs homologues américaines.

Ce relatif déclin explique la frustration que nos élites nourrissent vis-à-vis d’un pays qui n’offre pas les mêmes occasions d’enrichissement que dans le vaste monde. Il est probable qu’une bonne part du reste de la population française, qui aspire à la promotion sociale, les rejoigne dans ce sentiment de malaise.

Aux Etats-Unis, nous observons que les plus riches sont à la fête, mais pour une part, il s’agit d’un rattrapage par rapport au déclin des années soixante dix et les 90% les plus modestes ne sont pas totalement exclus du banquet puisqu’ils ne décrochent plus vis-à-vis des autres pays.

L’Institut Montaigne veut remettre les Français au travail

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Chaque année, une fondation, un think thank ou un institut croit bon de disserter sur le supposé manque d’appétence des Français pour le labeur.

Cette fois-ci, c’est au tour de l’Institut Montaigne de froncer les sourcils et de pointer du doigt le Gaston Lagaffe qu’il voit poindre en chacun de nous.

Absentéisme, congés, jours fériés, RTT, rien n’échappe aux auteurs qui ne digèrent pas que nos salariés à temps complet travaillent 219 heures de moins par an que leurs homologues européens.

D’après le rapportde l’Institut Montaigne, les planqués du boulot ronronnent dans les grandes entreprises et la fonction publique, tandis que les cadres de l’hôtellerie, avec plus de 2000 heures de travail par an, oeuvrent avec le même zèle que la moyenne des salariés en 1950.

La lecture de ce rapport est à la fois ludique et consternante.

En effet, on sourit lorsque l’Institut Montaigne affirme que travailler plus pour le même salaire permet d’accroitre « mécaniquement » le PIB.

De plus, lorsque les auteurs observent que « l’acceptabilité sociale » d’un retour au 40 heures payées 35 exigera un « véritable effort de pédagogie », on clignote de plaisir.

Enfin, on s’émerveille que l’Institut Montaigne sonne le tocsin tout en produisant un graphique (cf ci-dessous) qui nous apprend que les moindres horaires des salariés français à temps complet sont compensés par une durée de travail supérieure chez ceux qui disposent d’un temps partiel.

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Le sentiment de consternation naît de l’irréalisme d’une telle proposition en période de récession, de chômage de masse et de crise de la demande.

Quant aux injonctions des auteurs pour un contrôle assidu du temps de travail dans la fonction publique, elles donnent à penser que notre pays ne perdra pas avant longtemps sa curieuse manie de s’enliser dans des débats aussi mortifères que stupides.

Redécouvrir la courbe de Phillips

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La courbe de Phillips relie l’évolution des salaires nominaux au taux de chômage. En son point le plus élevé, les salaires progressent vivement parce que le chômage est bas. A l’inverse, quand le chômage est important, les salaires stagnent, voire diminuent. Tout un chacun à la courbe de Phillips en tête lorsqu’il éprouve de la nostalgie pour le haut niveau d’emploi et de progression des salaires qu’offrait la France des Trente Glorieuses.

Le graphique ci-dessus permet de vérifier, grosso modo, la validité de cette relation. On constate que de 1970 à 2013, le taux de chômage a quadruplé, tandis que la progression des salaires nominaux était divisée par six.

Que s’est-il passé?

La transition entre un régime de hauts salaires et le notre s’est effectué dans un laps de temps assez bref, entre 1982 et 1989. L’auteur du graphique souligne le rôle que jouèrent l’orientation désinflationniste de la politique économique européenne, ainsi que la désyndicalisation.

Il ne faudrait cependant pas négliger d’autres facteurs, qui expliquent la déformation de la Courbe de Phillips et l’acceptation par la Gauche de se conformer à la stratégie de lutte contre l’inflation.

Entre 1977 et 1982, la courbe de Phillips a effectué une translation vers le haut et la droite, de sorte que chômage et salaires ont augmenté de concert. En 1982, notre pays cumulait un chômage de masse associé à des salaires qui croissaient à un taux supérieur de 40% à celui de 1972. Cette conjonction de l’inflation et du chômage n’était guère tenable à long terme car elle révélait des tensions économiques profondes, en particulier le manque de formation de la main d’oeuvre et le vieillissement de l’appareil productif, ce qui en dit long sur l’incurie des élites politiques et des classes dominantes au cours des trente glorieuses. Que l’on ait continué à acheter la paix sociale dans les usines à coups de hausses de salaires et de dévaluations, sans se soucier des conditions de travail et des difficultés de reconversion que la tertiarisation ne manquerait pas de poser aux ouvriers est une illustration parmi d’autres de la désinvolture et de la démagogie gaulliste.

Si la courbe de Phillips avait conservé l’allure qui était la sienne avant 1977, il aurait été possible de combattre l’inflation avec relativement peu de chômage supplémentaire. A l’inverse, une politique de lutte contre le chômage, doublée d’une politique des revenus social-démocrate, aurait peut-être permis de revenir à un taux de chômage plus bas, sans trop d’inflation.

Or, tel n’était plus le cas lorsque les socialistes arrivèrent au pouvoir. Ceux ci mirent deux ans pour comprendre que la France de 1981 n’était plus celle du programme commun. Certes, en choisissant l’Europe et la lutte contre l’inflation plutôt que la fuite en avant dans l’isolationnisme, la gauche socialiste a trahi ses promesses électorales, mais elle a mis un terme à la stagflation et évité, sans doute, au pays des ajustements plus douloureux encore. Au passage, signalons que les 2/3 des ouvriers votèrent à nouveau pour le Président socialiste de l’époque en 1988. En ce temps là, on pouvait mettre en oeuvre une politique de rigueur tout en conservant la retraite à 60 ans, les 39 heures et les lois Auroux.

Aujourd’hui, la courbe de Phillips semble avoir disparu. Elle s’est aplatie: par exemple, entre 1997 et 2007, la nette diminution du chômage n’a quasiment eu aucun effet sur les salaires, qui végètent au rythme de croissance de 2%.

Notre pays semble figé dans une trappe à stagnation des salaires, indépendamment du niveau de l’emploi. D’un côté, ceci est positif puisque cela témoigne du fait que le droit social empêche que les salaires ne dégringolent. D’un autre côté, on a l’impression que la stagnation des salaires entretient le chômage de masse,via la compression du pouvoir d’achat et de la demande.

Quand rien ne semble en mesure de faire bouger l’emploi et les salaires, il est autorisé de regretter le bon vieux temps de la courbe de Phillips.