L’Euro n’est pas une abeille

Quand Mario Draghi décrit l’Euro comme un "mystère de la nature", à l’instar d’un bourdon qui ne devrait pas voler mais qui vole quand même,  c’est amusant et bien vu mais l’image rassurera-t-elle les marchés ?

"I asked myself what sort of message I want to give to you; I wouldn’t use the word “sell”, but actually I think the best thing I could do, is to give you a candid assessment of how we view the euro situation from Frankfurt. And the first thing that came to mind was something that people said many years ago and then stopped saying it: The euro is like a bumblebee. This is a mystery of nature because it shouldn’t fly but instead it does. So the euro was a bumblebee that flew very well for several years. And now – and I think people ask “how come?” – probably there was something in the atmosphere, in the air, that made the bumblebee fly. Now something must have changed in the air, and we know what after the financial crisis. The bumblebee would have to graduate to a real bee. And that’s what it’s doing".

Mario Draghi. Déclaration du 26/07/2012, via Paul Krugman.

Krugman préfère l’Euro au chaos

En théorie, l’Euro est  une erreur, mais en pratique, il est préférable (et possible) de le sauvegarder.

Voilà ce qu’explique Paul Krugman, dans "La revanche de la zone monétaire optimale", un article où il rend hommage  au concept de Robert Mundell  pour mieux flétrir la désinvolture des bâtisseurs de l’Europe.

Au fond, Krugman répète ce que les économistes  disent depuis longtemps: en l’absence de mobilité inter-européenne du travail et d’intégration budgétaire, le projet de monnaie unique était prématuré.

Pire, en permettant la libre  circulation  des capitaux, la monnaie unique a  provoqué un afflux de capitaux vers les pays  périphériques (Espagne, Grèce, Irlande…), avec les effets destabilisants que l’on sait sur le crédit immobilier et le niveau général des prix dans ces pays.

Pour autant, Krugman ne souhaite pas l’éclatement de l’euro, car même si la monnaie unique est une entreprise périlleuse,  mieux vaut ne pas en rajouter dans la déstabilisation financière et risquer l’effondrement du projet politique européen:

(…) a euro breakup would be hugely disruptive, and exact high “transition” costs. Still, the enduring cost of a euro breakup would be that it would amount to a huge defeat for the broader European project I described at the start of this talk – a project that has done the world a vast amount of good, and one that no citizen of the world should want to see fail

Pour sortir l’europe monétaire de l’ornière, Krugman préconise un "saut fédéral" , ainsi que deux entorses au dogme monétariste:

  • Instituer un mécanisme fédéral d’assurance des dépôts bancaires et de sauvetage des institutions financières, de sorte que les pertes localisées dans un seul pays ne pèsent plus uniquement sur les finances publiques de celui-ci.
  • Permettre à la  BCE  de prêter, en dernier ressort, aux Etats européens, afin que  les marchés retrouvent un plus peu de confiance dans la capacité des Etats à faire face à leurs échéances.
  • Relever l’objectif d’inflation, de manière à ce que les pays périphériques soient moins incités à comprimer leurs salaires pour restaurer leur compétitivité coût.

Le Prix Nobel reconnait volontiers que de telles réformes sont difficiles à mettre en oeuvre, mais comme le note le journaliste polonais Piotr Buras, le modèle allemand de construction européenne place l’Allemagne elle même dans l’impasse (faible croissance, pauvreté, effritement de l’état providence, endettement des municipalités).

Peut-être Krugman rêve-t-il, mais au moins a-t-il le bon goût de ne pas s’abandonner au pessimisme astrologique qui pousse un Jacques Sapir à  courir de médias en médias pour annoncer un "cataclysme", quelque part entre  2012 et 2015.

Dans une veine similaire, Georges Soros propose la constitution d’un fonds européen, financé par l’émission de bonds communs, qui rachèterait une part de la dette des Etats en difficulté.

DG

L’euro est-il un échec?

L’euro n’est pas encore un échec, mais il risque de le devenir si l’on ne remet pas en cause la doctrine libérale qui freine des quatre fers sur la voie d’une Europe politique.

L’euro a parachevé l’intégration des marchés de biens, de services et de produits financiers. Il a conquis une stature internationale. Et pourtant, la monnaie unique doit franchir une nouvelle étape si elle veut perdurer.

C’est ce qu’affirme Michel Dévoluy, au terme d’un petit livre publié par la Documentation française.

Vous pouvez avoir un aperçu de l’ouvrage en lisant l’interview de l’auteur accessible ici.

Il faut saluer l’auteur pour sa pédagogie et son sens de l’objectivité lorsqu’il passe en revue les retombées problématiques d’une sortie de l’euro…comme celles qu’implique le statu quo.

D’un côté, sortir de l’Euro, en solo ou en groupe, poserait des problèmes techniques considérables, encouragerait l’inflation importée et ruinerait la crédibilité des Etats concernés.

D’un autre côté, les performances macro-économiques de l’Euro sont médiocres et s’il est vrai qu’une dévaluation pénaliserait le pouvoir d’achat d’une partie importante de la population, les politiques d’austérité absurdes qui sont mises en oeuvre frappent surtout les plus faibles.

Pour sortir de cette logique mortifère, l’auteur fait preuve d’ambition.

Il souhaite, en quelque sorte,  sauver l’Europe monétaire d’elle même en la (re)politisant.

Pour cela, il préconise ce qu’il appelle la planification fédératrice, c’est-à-dire un budget et des impôts européens, une politique industrielle, un soutien à une agriculture relocalisée, une régulation financière et un Gouvernement économique responsable devant le Parlement européen, toutes choses à mille lieux de ce "plus petit dénominateur commun" auquel s’attachent l’indépendance de la BCE et le respect des "règles d’or", consensus minimal entre Etats qui refusent de politiser l’Europe.

Il voit dans ce projet un retour à l’inspiration première de la construction  européenne:

La mise en place d’une planification fédératrice permettrait de consolider l’Europe monétaire. En outre, elle renouerait avec le passé, puisque l’intégration européenne débuta en 1950, avec la CECA qui instaura une forme de planification des secteurs du charbon et de l’acier porteuse d’une ambition fédératrice  pour l’Europe et les Européens.

 

L’auteur reconnait que son projet n’est pas le plus probable, même si la messe n’est pas dite, comme le montrent certains mouvements de grève européens ou encore les discussions sur une taxation des transactions financières à l’échelle de l’Europe.

DG

L’euro fort et les exportations françaises

Une étude économétrique de Serge Rey montre que les exportations françaises sont très plus sensibles aux variations de l’euro.

L’élasticité-prix des exportations françaises, comprise entre -0,6 et -0,9, est deux fois plus importante qu’en Allemagne.

Voici le graphique (logarithmique) qui retrace l’évolution des volumes exportés depuis la France, vers le monde entier (XFra) et vers la zone Euro (XFraHze).

On peut  délimiter trois périodes:

  • 1975-1987: l’élan du début des 70’s se brise, surtout pour les ventes hors zone euro.
  • 1987-2001: les exportations redémarrent et même s’accélèrent, dans le contexte du marché unique et de l’arrimage du franc au mark.
  • Depuis 2001: nouveau choc sur les exportations françaises, particulièrement en dehors de la zone euro.
Le contraste avec l’Allemagne est évident:

Le coup de frein de 1975 est de moindre ampleur qu’en France.

On retrouve cette particularité dans les années 2000, surtout pour les ventes hors zone euro qui continuent à progresser au rythme des ventes globales, alors qu’elles stagnent en France.

A l’évidence, l’Allemagne résiste à l’appréciation de l’euro et l’auteur juge légitimes les inquiétudes qui s’expriment à propos de la  valeur du taux de change euro/dollar.

Ce problème n’est pas nouveau.

Le marasme actuel ressemble à celui des années 1975-1995, période au cours de laquelle le Franc s’était apprécié, contrairement au Deutsch Mark

Aujourd’hui que nos deux pays partagent la même monnaie, il est utile de réfléchir aux moyens de résister à un cours (trop) élevé.

L’auteur attire l’attention sur  le retard pris par la France dans son adaptation au nouvel environnement mondial qui a fait suite à l’ouverture des économies des pays d’Europe centrale et orientale et à la montée en puissance des grands pays émergents.

DG

L’Euro, et après?

En supprimant le risque de change, l’Euro a permis aux parties prenantes d’emprunter plus facilement.

Finalement, en Espagne, en Irlande ou en Grèce, la monnaie unique a été victime de son succès.

A l’avenir, compte tenu des risques croissant de défaut souverain (Natixis), il est possible que les capitaux financiers circulent moins aisément à l’intérieur de la zone euro.

Le risque est de voir la contrainte extérieure s’exercer encore plus fortement sur les pays déficitaires, avec l’éventualité d’un éclatement de la zone euro.

L’alternative réside dans plus de coopération et de fédéralisme.

Coopération fiscale, si les pays excédentaires acceptaient de participer à l’ajustement en soutenant leur demande intérieure.

Fédéralisme, avec l’émission d’emprunts européens dont le service serait financé par un impôt communautaire.

DG

Et si l’Espagne quittait la zone euro?

L’éventuelle sortie de l’Espagne de la zone euro risquerait de ne faire que des perdants.

Une étude de Patrick Artus  tend à prouver que le retour à la monnaie nationale coûterait à l’Espagne 5% de son PIB, principalement en raison de la hausse des taux d’intérêt et de l’inflation.

Le scénario envisage une dépréciation de 30% de la monnaie espagnole avec une conversion intégrale de la dette extérieure en monnaie locale.

Dans ce cas,  la spoliation des prêteurs étrangers représenterait jusqu’à 600 milliards d’euros. En effet, depuis 2002, la dette extérieure espagnole a été multipliée par 2,5.

Je lisais récemment dans le blog du député Nicolas Dupont-Aignan que seule la sortie de l’euro permettrait à ces pays (l’Espagne, la Grèce, le Portugal) de retrouver leur compétitivité et d’offrir une perspective à leur jeunesse.

Je me demande jusqu’où irait la générosité de Mr Dupont-Aignan si les investisseurs français devaient payer la facture d’une défection de l’Espagne.

Les ressorts véritables de son opposition systématique à l’euro se donneraient à voir: tout faire pour que n’émerge pas une solidarité budgétaire avec les pays du Sud de l’Europe et tout sacrifier, y compris la jeunesse espagnole, au  symbole du franc.

DG

Peseta, le retour

La nouvelle a été diffusée par la BBC: 61 commerces de Mugardos,  petit village de la côte galicienne acceptent l’ancienne monnaie nationale espagnole  comme moyen de paiement.

Le blog Economix compare cela aux dérapages monétaires du Zimbabwe, tandis que l’Abre au Faucon y voit le début de la fin de l’euro.

La réalité ne justifie par que l’on monte sur ses grands chevaux.

En effet, la Galice est une région qui subit fortement les contre-coups de la crise économique et dans laquelle  le Gouvernement espagnol a perdu des élections l’année dernière.

C’est pour réanimer un commerce local moribond que  les commerçants ont eu l’idée de mobiliser les réserves de pièces et billets que les espagnols ont oublié de changer contre des euros .

La Banque d’Espagne chiffre le montant de ces  liquidités dormantes à 1,7 milliards d’euros. La moitié serait  mobilisable, mais encore faut-il que les espagnols y soient incités.

Or, il n’existe pas de date butoir en Espagne pour les pratiques d’échange de l’ancienne monnaie. Elles s’effectuent sans limite temporelle, à l’instar de l’Allemagne et de l’Autriche et contrairement à la France.

En l’absence d’une campagne nationale de publicité qui vise à encourager  la conversion des anciennes liquidités, Mugardos innove.

A la limite, l’expérience galicienne se situe quelque part entre l’opération pièces jaunes et les expériences de monnaie fondante, pratiquées au début des années trente en Allemagne.

Il faut y voir le bon sens de Sancho Panza, plutôt que la geste de Don Quichotte.

DG