Qu’est-ce que le protectionnisme?

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Le revival des idées protectionnistes, notamment en France, s’effectue dans un climat si passionné et virulent que la subtilité des systèmes de relations internationales s’en trouve masquée.

Il est possible de distinguer 5 systèmes:

- L’autarcie: tendance à l’autosuffisance qui vise à déconnecter le pays du commerce mondial, soit pour lui donner les ressources nécessaires à sa survie en cas de conflit militaire, soit pour développer un mode de production alternatif au capitalisme (Samir Amin, Walden Bello).

-Le mercantilisme non coopératif: interventions publiques dont l’esprit consiste à refuser la réciprocité des échanges et se traduisent par diverses manipulations discriminatoires, monopolistiques et monétaires qui découragent l’importation et promeuvent les exportations. Le mercantilisme tourne le dos à la coopération internationale au nom de la souveraineté et du nationalisme. Certains accusent la Chine, l’Allemagne ou la Russie de se comporter ainsi. Ce mercantilisme rentier ne combat pas la mondialisation, il vise simplement à ne pas en respecter les règles.

-Le protectionnisme: quête d’une forme de justice dans les échanges commerciaux, qui réclame l’octroi de protections temporaires aux industries à venir (protectionnisme éducateur) ou existantes, dans la mesure où elles sont exposées à une concurrence brutale et destructrice (protectionnisme régulateur). Sous sa forme keynésienne, le protectionnisme peut être utilisé comme adjuvant temporaire à une politique de relance de la demande. Donnons en une définition plus détaillée: " Dans le principe, le protectionnisme est à mi-chemin entre le mercantilisme et le libre-échange. En effet, il ne considère pas l’importation comme un mal en soi. Simplement il considère que l’importation ne doit pas nuire à l’activité nationale. Chaque gouvernement, par un système approprié, doit donc "protéger" son propre marché contre les effets dommageables d’un trafic international débridé." Gilles Pasqualaggi (Dictionnaire des sciences économiques, 1958).
De nos jours, beaucoup de mercantilistes s’abritent derrière la notion de protectionnisme pour n’obtenir rien d’autre qu’un accroissement des marges des entreprises nationales au détriment du reste du monde.

-Le "mercantilisme éclairé" (expression de Paul Krugman): système coopératif de relations économiques internationales qui vise à la réciprocité des échanges, de sorte que chaque pays accepte d’ouvrir ses marchés en échange du droit d’exporter dans le monde entier et de mécanismes de protection contre la concurrence déloyale (dumping). Les accords du Gatt, mais aussi l’OMC, sont fondés sur ce principe. Dans sa version keynésienne, que les Etats-Unis retoquèrent a Bretton Woods, ce système visait à garantir le plein emploi et prévoyait des sanctions pour les pays agressivement mercantilistes. Ce mercantilisme, comme le protectionnisme véritable, diffère totalement de la perspective nationaliste et agonistique d’un Emmanuel Todd ou d’un Jacques Sapir, qui ne conçoivent pas l’existence d’une société mondial composée de nations en interaction contractuelle. Pour eux, l’emploi, la justice sociale, la réduction des écarts internationaux de développement, importent bien moins que la glorification suspecte de la singularité des nations.

-Le libre-échange unilatéral: ouverture inconditionnelle et permanente des économies à la concurrence extérieure dans l’objectif de valoriser les avantages comparatifs et l’allocation optimale des ressources rares (David Ricardo). Dans sa version néolibérale, le libre-échangisme trouve des vertus à la concurrence déloyale dans la mesure où le consommateur bénéficie de plus bas prix. En pratique, la doctrine libre-échangiste est souvent l’alibi des nations dominantes, qui n’ouvrent leur marché qu’en apparence, afin de mieux s’accaparer les marchés extérieurs.

Misère du protectionnisme russe

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En riposte à l’attitude des occidentaux dans la crise ukrainienne, l’administration Poutine annonce un embargo d’un an à l’encontre des produits alimentaires américains et européens.

Cette mesure spectaculaire s’ajoute aux nombreux obstacles que la Russie oppose aux importations, qui font actuellement de ce pays, avec l’Argentine, l’un des champions du protectionnisme.

Pour comprendre les raisons du protectionnisme russe, ainsi que son échec complet, il est intéressant de se référer au détail de la balance des paiements.

En 2013, la Russie enregistrait un spectaculaire déficit de sa balance courante hors produits pétroliers de l’ordre de 315 milliards de dollars, ce qui correspond à 14,1% du PIB de ce pays.

Ce déficit abyssal, qui est en augmentation régulière, montre à quel point la Russie est dans l’incapacité de diversifier son économie, victime de l’appréciation du rouble, sans doute, mais aussi d’une sous productivité généralisée, d’une corruption endémique, d’inégalités sociales affligeantes et d’une espérance de vie masculine qui n’atteint pas celle de la Bolivie.

Aux dernières nouvelles, les autorités du belliqueux paradis fiscal se démènent pour s’approvisionner en produits alimentaires auprès de l’Amérique latine.

Pour les adversaires du "libre-échange", la Russie  c’est un peu la Mecque du "protectionnisme".

A vrai dire, un pays qui n’exporte quasiment que des ressources du sous sol est tellement dominé par ses avantages absolus qu’il n’a guère d’autre choix que de protéger son industrie pour conserver un semblant d’activité sur son territoire.

Le protectionnisme russe découle de sa fatalité  géologique et de l’esprit de rente. Pas de quoi en faire des gorges chaudes.

Surévaluation monétaire et politique commerciale

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Un extrait de l’article de Gérard Lafay, (Avantages comparatifs et compétitivité), qui permet de comprendre pourquoi, dans un contexte de surévaluation monétaire, il n’est pas optimal d’utiliser la politique commerciale, ici pour freiner les importations, là pour doper les exportations. Quand la monnaie est surévaluée, la marche à suivre est simple: il faut s’attaquer directement au problème plutôt qu’à ses effets.

Piketty et le protectionnisme

"Le protectionnisme permet parfois de protéger utilement certains secteurs peu développés dans un pays donné (le temps que les entreprises nationales soient prêtes à affronter la concurrence internationale). Il est également une arme indispensable vis-à-vis des pays qui ne respectent pas les règles (en matière de transparence financière, de normes sanitaires, de respect de la personne humaine, etc.), une arme dont il serait bien fou de se priver. Pour autant, le protectionnisme, s’il est appliqué de façon massive et permanente n’est pas en soi une source de prospérité et de création de richesses. L’expérience historique suggère qu’un pays qui se lancerait fortement et durablement dans cette voie, tout en annonçant à sa population une vigoureuse progression de ses salaires et de son niveau de vie, s’exposerait probablement à de graves déceptions. Par ailleurs, le protectionnisme ne règle en rien l’inégalité r>g (taux de rendement du capital > taux de croissance du PIB) ni la tendance à l’accumulation et à la concentration des patrimoines entre quelques mains à l’intérieur du pays considéré. " Thomas Piketty, Le  capital au XXIième siècle, p. 872.

La drôle de récession sans protectionnisme

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Une étude de la Banque de la Reserve Fédérale de Chicago se penche sur l’étonnante modération des tensions protectionnistes à l’occasion de la dernière récession.

Le champ d’analyse se limite aux pays les plus riches (Etats-Unis, Union Européenne, Canada, Australie et Corée du Sud) ainsi qu’aux barrières commerciales temporaires et traditionnelles (droits anti-dumping, mesures de sauvegarde).

Au regard des précédents historiques (1988-2008), le trou d’air dans le PIB et l’emploi des années 2009 et 2010 aurait du se traduire par une explosion protectionniste: le modèle théorique prédit que 15% des importations américaines et européennes auraient pu faire l’objet de nouveaux obstacles aux échanges.

Or nous en sommes loin, puisque le protectionnisme ne s’est étendu qu’à 0,9% des importations aux Etats-Unis et 1,9%  en Europe.

Pourquoi la réponse commerciale a-t-elle été 8 à 16 fois moins importante que prévue?

Les auteurs mettent en avant le rôle de la coopération commerciale internationale  et la mémoire du scénario catastrophe des années 30.

Mais le papier nous informe que la relative stabilité du protectionnisme masque des phénomènes de substitution entre "pays-cibles", ainsi qu’entre protectionnisme  commercial et monétaire.

C’est ainsi que les pays riches ont, d’un côté, diminué leur protection à l’encontre de leurs partenaires commerciaux les plus atteints par la crise, et d’un autre côté, relevé leur niveau de protection vis-à-vis des pays les plus dynamiques, c’est-à-dire les pays émergents.

L’étude mentionne également le rôle positif de la dépréciation du dollar et de l’euro (en 2010)  sur l’apaisement des tensions protectionnistes dans les pays concernés.

Ce papier incite à considérer  le succès des thèses protectionnistes avec plus d’attention car le terreau macro-économique qui les fait prospérer est encore fertile.

De ce point de vue, la plus forte réaction protectionniste dont à fait preuve l’Europe, comparativement aux Etats-Unis, ne révèle-t-elle pas le manque de réactivité de la politique macro-économique communautaire face à la montée du chômage?

L’influence des mouvements internationaux de capitaux sur les tensions commerciales est une piste intéressante.

En effet, au début de la crise, les capitaux ont fui massivement les pays riches vers les pays émergents, ce qui a entretenu la dépréciation des monnaies occidentales, soutenu la compétitivité-prix de nos produits  et rendu moins nécessaire le recours à l’arsenal protectionniste.

A l’heure où les capitaux internationaux retournent au bercail et provoquent la dépréciation des monnaies émergentes, il est possible que le protectionnisme retrouve une certaine audience dans nos économies convalescentes.

Chine/UE: un compromis bienvenu sur le photovoltaïque

Comme au bon vieux temps des années soixante-dix et quatre-vingts, la diplomatie économique a accouché d’un gentlemen agreement, au terme duquel la Chine accepte de limiter ses ventes de panneaux photovoltaïques sur le continent européen, tout en s’engageant à respecter un prix de vente minimum.

Ce genre d’accord, qui évite une guerre commerciale en impliquant les firmes étrangères dans la gestion des quotas d’exportations, n’est pas du protectionnisme. Il s’agit d’un instrument classique de régulation des échanges, utile lorsque ceux-ci s’effectuent dans des conditions clairement non coopératives.

En effet, dans un contexte de diminution de la demande de panneaux photovoltaïques en Europe, après une période de surchauffe, la surproduction chinoise, subite et massive,  perturbait gravement le marché.

Si les firmes chinoises jouent le jeu, elles pourront tirer bénéfice de l’accord, en compensant la diminution de leur part de marché en Europe (de 80% à 60%) par un relèvement de leurs prix. Si les producteurs européens interprètent correctement le signal qui leur est envoyé par l’Europe, ils savent que le ballon d’oxygène dont il vont bénéficier est à la fois temporaire et à double tranchant, car le supplément de profits que peuvent récupérer leurs concurrents chinois risque de doper leur capacité d’innovation. Pour résister durablement, il leur faudra monter en gamme.

Le seul inconvénient de ce genre d’accord réside dans le risque de diversion des exportations chinoises vers d’autres zones du monde, au risque de déstabiliser d’autres marchés.

Ajoutons que la régulation des importations chinoises s’effectue dans un contexte d’assainissement du secteur photovoltaïque.

En effet, des années de subventions publiques très généreuses et d’importation de panneaux chinois à très faible coût, avaient alimenté une ruée vers la production d’électricité photovoltaïque qui n’avait plus rien à voir avec les objectifs environnementaux et risquait de dégénérer en bulle spéculative. La révision à la baisse des tarifs publics et la modération des importations étaient devenues nécessaires pour éviter une crise encore plus grave de l’emploi dans ce secteur.

Le protectionnisme n’a pas sauvé l’emploi américain dans l’industrie du pneu

De 2009 à 2012, l’administration américaine a appliqué aux  importations de pneus chinois un droit de douane moyen de 30%.

Le but du jeu était de maximiser les chances de réélection d’Obama en montrant que l’Etat fédéral défendait l’emploi local.

Trois économistes, Chung, Lee et Osang, viennent de montrer que ces droits de douane n’ont eu aucun effet sur l’emploi et les prix aux Etats-Unis.

La raison de ce fiasco est simple: les pneus en provenance de Chine ont été remplacés par des pneus made in Thaïlande, Corée du Sud ou Indonésie.

En effet, le petit nombre de multinationales occidentales qui dominent le marché des pneumatiques n’ont eu que faire des dits tarifs et ont eu tout loisir pour modifier leurs lieux d’approvisionnement.

Entre la fiction du libre-échange (le marché mondial des pneus est un oligopole) et la farce du protectionnisme, l’électeur est-il vraiment obligé de choisir?