Marx et la finance prophète

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"L’institution des sociétés par action représente la négation de l'industrie capitaliste privée sur la base même du système capitaliste et détruit l'industrie privée dans la mesure où elle s'étend et envahit de nouveaux secteurs de la production. Au demeurant, le crédit permet au capitaliste individuel, ou à celui qui se fait passer comme tel, de disposer de manière absolue, dans certaines limites, du capital et de la propriété appartenant à autrui, donc du travail d'autrui. (…) Ici disparaissent toutes les normes, toutes les justifications encore plus ou moins valables dans le cadre de la production capitaliste: c'est la propriété sociale, non la sienne, que le marchand en gros risque en spéculant. Non moins absurde paraît désormais l'affirmation selon laquelle le capital tire son origine de l'épargne, puisque le spéculateur exige précisément que d'autres économisent pour lui.(…).

Par sa nature ambivalente, le système de crédit tend, d'une part, à développer l'élément moteur de la production capitaliste-l'enrichissement par l'exploitation du travail d'autrui-pour l'ériger en un pur et colossal système de jeux et de tripotages, et à restreindre toujours davantage le petit nombre de ceux qui exploitent la richesse sociale; d'autre part, à constituer la forme de transition vers un nouveau mode de production. C'est précisément cette ambivalence qui confère aux principaux porte-parole du crédit, de Law jusqu'à Isaac Pereire, ce caractère plaisamment hybride d'escrocs et de prophètes."

K. Marx. Le Capital. Livre III. Le rôle du crédit dans la production capitaliste.

La crise ne rend pas les riches plus riches et les pauvres plus pauvres, sauf en France

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Une note de l’OCDE (juin 2014), qui couvre la période 2007 2011, compare l’évolution du revenu disponible des 10% les plus pauvres à celle des 10% les plus riches.

Les 33 pays se répartissent en 4 catégories:

-15 pays dans lesquels les plus riches et les plus pauvres ont trinqué de concert. Il s’agit des pays que la récession a affectés le plus durement (Grèce, Irlande, Espagne).

-9 "rescapés" de la crise, dans lesquels riches et pauvres ont progressé simultanément, dont la Pologne, le Chili et l’Autriche.

-5 pays dans lesquels les plus pauvres ont amélioré leur sort, tandis que les plus riches buvaient plus ou moins la tasse. Le plus exemplaire est la Belgique.

-4 pays dans lesquels les riches se sont enrichis tandis que les plus pauvres s’appauvrissaient. Curieusement, c’est en France que le phénomène anti-redistributif a été le plus net. En effet, le revenu après impôt des plus riches a progressé de 2% par an (ce qui est mieux qu’aux Etats-Unis), tandis que celui des plus modestes perdait annuellement 1,5%. Cette évolution jette une lumière éclatante sur les dispositions fiscales de l’ère Sarkozy, dont on mesure pleinement la réussite .

Qu’est-ce que le protectionnisme?

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Le revival des idées protectionnistes, notamment en France, s’effectue dans un climat si passionné et virulent que la subtilité des systèmes de relations internationales s’en trouve masquée.

Il est possible de distinguer 5 systèmes:

- L’autarcie: tendance à l’autosuffisance qui vise à déconnecter le pays du commerce mondial, soit pour lui donner les ressources nécessaires à sa survie en cas de conflit militaire, soit pour développer un mode de production alternatif au capitalisme (Samir Amin, Walden Bello).

-Le mercantilisme non coopératif: interventions publiques dont l’esprit consiste à refuser la réciprocité des échanges et se traduisent par diverses manipulations discriminatoires, monopolistiques et monétaires qui découragent l’importation et promeuvent les exportations. Le mercantilisme tourne le dos à la coopération internationale au nom de la souveraineté et du nationalisme. Certains accusent la Chine, l’Allemagne ou la Russie de se comporter ainsi. Ce mercantilisme rentier ne combat pas la mondialisation, il vise simplement à ne pas en respecter les règles.

-Le protectionnisme: quête d’une forme de justice dans les échanges commerciaux, qui réclame l’octroi de protections temporaires aux industries à venir (protectionnisme éducateur) ou existantes, dans la mesure où elles sont exposées à une concurrence brutale et destructrice (protectionnisme régulateur). Sous sa forme keynésienne, le protectionnisme peut être utilisé comme adjuvant temporaire à une politique de relance de la demande. Donnons en une définition plus détaillée: " Dans le principe, le protectionnisme est à mi-chemin entre le mercantilisme et le libre-échange. En effet, il ne considère pas l’importation comme un mal en soi. Simplement il considère que l’importation ne doit pas nuire à l’activité nationale. Chaque gouvernement, par un système approprié, doit donc "protéger" son propre marché contre les effets dommageables d’un trafic international débridé." Gilles Pasqualaggi (Dictionnaire des sciences économiques, 1958).
De nos jours, beaucoup de mercantilistes s’abritent derrière la notion de protectionnisme pour n’obtenir rien d’autre qu’un accroissement des marges des entreprises nationales au détriment du reste du monde.

-Le "mercantilisme éclairé" (expression de Paul Krugman): système coopératif de relations économiques internationales qui vise à la réciprocité des échanges, de sorte que chaque pays accepte d’ouvrir ses marchés en échange du droit d’exporter dans le monde entier et de mécanismes de protection contre la concurrence déloyale (dumping). Les accords du Gatt, mais aussi l’OMC, sont fondés sur ce principe. Dans sa version keynésienne, que les Etats-Unis retoquèrent a Bretton Woods, ce système visait à garantir le plein emploi et prévoyait des sanctions pour les pays agressivement mercantilistes. Ce mercantilisme, comme le protectionnisme véritable, diffère totalement de la perspective nationaliste et agonistique d’un Emmanuel Todd ou d’un Jacques Sapir, qui ne conçoivent pas l’existence d’une société mondial composée de nations en interaction contractuelle. Pour eux, l’emploi, la justice sociale, la réduction des écarts internationaux de développement, importent bien moins que la glorification suspecte de la singularité des nations.

-Le libre-échange unilatéral: ouverture inconditionnelle et permanente des économies à la concurrence extérieure dans l’objectif de valoriser les avantages comparatifs et l’allocation optimale des ressources rares (David Ricardo). Dans sa version néolibérale, le libre-échangisme trouve des vertus à la concurrence déloyale dans la mesure où le consommateur bénéficie de plus bas prix. En pratique, la doctrine libre-échangiste est souvent l’alibi des nations dominantes, qui n’ouvrent leur marché qu’en apparence, afin de mieux s’accaparer les marchés extérieurs.

70,6%

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D’après le dernier rapport du PNUD, 70,6% de la population mondiale, vivant dans la moitié des pays du monde, ont été affectés par la progression des inégalités monétaires entre 1990 et 2012.

Ce phénomène a touché les 2/3 des pays de la Triade (Océanie comprise).

A l’inverse, les inégalités ont reculé dans 70% des pays africains et un peu plus de la moitié des pays d’Amérique Latine.

Au total, 1/4 de la population mondiale vit dans une société moins polarisée qu’en 1990.

L’Allemagne sauvée par la consommation

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Sur quels leviers macroéconomiques les économies européennes ont elles compté pour retrouver le niveau d’activité de 2007?

Entre 2007 et 2012, les deux tiers du rétablissement de l’économie allemande provenaient de l’évolution très favorable de la consommation intérieure (+56 milliards €). La capacité du pays à modérer les pertes d’emplois, par exemple en partageant le temps de travail, n’est peut-être pas étrangère à la bonne tenue des dépenses de consommation. Quant à l’accroissement des dépenses publiques, et, dans une bien moindre mesure, le rebond sur solde extérieur (+9 milliards), ils expliquent le reste de la reprise économique.

A la différence de l’Allemagne, la France a récupéré son PIB de 2007 en privilégiant la dépense publique (+30,9 milliards €). La consommation a progressé deux fois moins fortement qu’en Allemagne. Les exportations ont regagné un peu de terrain et les importations ont faiblement augmenté (8 fois moins qu’en Allemagne), mais toutes ces évolutions positives ont à peine compensé l’effondrement de l’investissement (-50 milliards €), deux fois plus intense chez nous qu’outre Rhin. Sachant que les différents plans de relance mis en oeuvre dans notre pays visaient à promouvoir l’investissement et à maintenir la consommation, on peut parler d’échec.

Le PIB de la zone restait quant à lui inférieur de prés de 2 points au niveau de 2007.

Il est intéressant de constater que la reprise de l’eurozone repose principalement sur solde des échanges extérieurs (+214 milliards). L’effet positif des dépenses publiques (+90 milliards) est fortement amputé par le recul de la consommation (-37 milliards).

Les données permettent de repérer la spécificité de la Finlande et de l’Italie, dont les exportations restaient toujours en berne en 2012.

Cette année là, la Grèce avait encore un cinquième de sa richesse à récupérer, principalement en raison de la chute de la consommation et de l’investissement. La diminution des dépenses publiques (biens et services achetés par les administrations publiques) n’a pas joué (directement) de rôle majeur.

Source: Michael Roberts blog