L’Institut Montaigne veut remettre les Français au travail

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Chaque année, une fondation, un think thank ou un institut croit bon de disserter sur le supposé manque d’appétence des Français pour le labeur.

Cette fois-ci, c’est au tour de l’Institut Montaigne de froncer les sourcils et de pointer du doigt le Gaston Lagaffe qu’il voit poindre en chacun de nous.

Absentéisme, congés, jours fériés, RTT, rien n’échappe aux auteurs qui ne digèrent pas que nos salariés à temps complet travaillent 219 heures de moins par an que leurs homologues européens.

D’après le rapportde l’Institut Montaigne, les planqués du boulot ronronnent dans les grandes entreprises et la fonction publique, tandis que les cadres de l’hôtellerie, avec plus de 2000 heures de travail par an, oeuvrent avec le même zèle que la moyenne des salariés en 1950.

La lecture de ce rapport est à la fois ludique et consternante.

En effet, on sourit lorsque l’Institut Montaigne affirme que travailler plus pour le même salaire permet d’accroitre « mécaniquement » le PIB.

De plus, lorsque les auteurs observent que « l’acceptabilité sociale » d’un retour au 40 heures payées 35 exigera un « véritable effort de pédagogie », on clignote de plaisir.

Enfin, on s’émerveille que l’Institut Montaigne sonne le tocsin tout en produisant un graphique (cf ci-dessous) qui nous apprend que les moindres horaires des salariés français à temps complet sont compensés par une durée de travail supérieure chez ceux qui disposent d’un temps partiel.

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Le sentiment de consternation naît de l’irréalisme d’une telle proposition en période de récession, de chômage de masse et de crise de la demande.

Quant aux injonctions des auteurs pour un contrôle assidu du temps de travail dans la fonction publique, elles donnent à penser que notre pays ne perdra pas avant longtemps sa curieuse manie de s’enliser dans des débats aussi mortifères que stupides.

Redécouvrir la courbe de Phillips

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La courbe de Phillips relie l’évolution des salaires nominaux au taux de chômage. En son point le plus élevé, les salaires progressent vivement parce que le chômage est bas. A l’inverse, quand le chômage est important, les salaires stagnent, voire diminuent. Tout un chacun à la courbe de Phillips en tête lorsqu’il éprouve de la nostalgie pour le haut niveau d’emploi et de progression des salaires qu’offrait la France des Trente Glorieuses.

Le graphique ci-dessus permet de vérifier, grosso modo, la validité de cette relation. On constate que de 1970 à 2013, le taux de chômage a quadruplé, tandis que la progression des salaires nominaux était divisée par six.

Que s’est-il passé?

La transition entre un régime de hauts salaires et le notre s’est effectué dans un laps de temps assez bref, entre 1982 et 1989. L’auteur du graphique souligne le rôle que jouèrent l’orientation désinflationniste de la politique économique européenne, ainsi que la désyndicalisation.

Il ne faudrait cependant pas négliger d’autres facteurs, qui expliquent la déformation de la Courbe de Phillips et l’acceptation par la Gauche de se conformer à la stratégie de lutte contre l’inflation.

Entre 1977 et 1982, la courbe de Phillips a effectué une translation vers le haut et la droite, de sorte que chômage et salaires ont augmenté de concert. En 1982, notre pays cumulait un chômage de masse associé à des salaires qui croissaient à un taux supérieur de 40% à celui de 1972. Cette conjonction de l’inflation et du chômage n’était guère tenable à long terme car elle révélait des tensions économiques profondes, en particulier le manque de formation de la main d’oeuvre et le vieillissement de l’appareil productif, ce qui en dit long sur l’incurie des élites politiques et des classes dominantes au cours des trente glorieuses. Que l’on ait continué à acheter la paix sociale dans les usines à coups de hausses de salaires et de dévaluations, sans se soucier des conditions de travail et des difficultés de reconversion que la tertiarisation ne manquerait pas de poser aux ouvriers est une illustration parmi d’autres de la désinvolture et de la démagogie gaulliste.

Si la courbe de Phillips avait conservé l’allure qui était la sienne avant 1977, il aurait été possible de combattre l’inflation avec relativement peu de chômage supplémentaire. A l’inverse, une politique de lutte contre le chômage, doublée d’une politique des revenus social-démocrate, aurait peut-être permis de revenir à un taux de chômage plus bas, sans trop d’inflation.

Or, tel n’était plus le cas lorsque les socialistes arrivèrent au pouvoir. Ceux ci mirent deux ans pour comprendre que la France de 1981 n’était plus celle du programme commun. Certes, en choisissant l’Europe et la lutte contre l’inflation plutôt que la fuite en avant dans l’isolationnisme, la gauche socialiste a trahi ses promesses électorales, mais elle a mis un terme à la stagflation et évité, sans doute, au pays des ajustements plus douloureux encore. Au passage, signalons que les 2/3 des ouvriers votèrent à nouveau pour le Président socialiste de l’époque en 1988. En ce temps là, on pouvait mettre en oeuvre une politique de rigueur tout en conservant la retraite à 60 ans, les 39 heures et les lois Auroux.

Aujourd’hui, la courbe de Phillips semble avoir disparu. Elle s’est aplatie: par exemple, entre 1997 et 2007, la nette diminution du chômage n’a quasiment eu aucun effet sur les salaires, qui végètent au rythme de croissance de 2%.

Notre pays semble figé dans une trappe à stagnation des salaires, indépendamment du niveau de l’emploi. D’un côté, ceci est positif puisque cela témoigne du fait que le droit social empêche que les salaires ne dégringolent. D’un autre côté, on a l’impression que la stagnation des salaires entretient le chômage de masse,via la compression du pouvoir d’achat et de la demande.

Quand rien ne semble en mesure de faire bouger l’emploi et les salaires, il est autorisé de regretter le bon vieux temps de la courbe de Phillips.

Pourquoi la France n’a plus besoin du Franc

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Bien que les Français aient voté l’abandon du Franc, le débat fait encore rage.

Tous les jours, les adversaires de l’Euro nous jouent une valse à trois temps:

1/ L’Euro c’est pas bien, il nous empêche de dévaluer

2/ L’Euro c’est mal, c’est le cheval de Troie des capitaux spéculatifs

3/ L’Euro c’est pas glop, il nous prive de la politique monétaire et nous barre la route du plein emploi

Cette jérémiade en trois volumes, quand on veut bien se pencher dessus, n’est qu’une version farfelue du célèbre « triangle d’incompatibilité » de Robert Mundell, dont le subtil message n’a pas été compris.

Reprenons les choses dans l’ordre.

1/ La France n’a pas pas intérêt à récupérer sa monnaie pour rétablir sa compétitivité. En effet, il est assez renseigné dans la littérature économique que la principale explication des difficultés que rencontre notre pays pour produire autant de biens industriels que l’exigent la demande interne et externe ne réside ni dans le manque de marges, ni dans le dérapage des salaires, ni dans les RTT. La cause essentielle trouve son origine dans le coût excessif des services (construction, services aux entreprises, hôtellerie), qui attire trop de ressources vers ces activités, au détriment de l’industrie, alors que les consommateurs reportent leurs achats vers les biens industriels, relativement moins onéreux. Ce hiatus entre forte demande et offre inélastique explique la montée des importations industrielles, ainsi que les destructions d’emplois. Dans ce contexte, dévaluer est tout simplement hors sujet, voire dangereux en termes d’inflation. Qui plus est, le lamento à propos de l’Euro-qui-tue-nos-marges-industrielles est tout simplement une blague. En effet, s’il était avéré que l’appréciation de la monnaie obligeât nos firmes à baisser leurs prix de vente, au risque de perdre en profit et capacité d’innovation, et que les phases de dévaluation- dépréciation fussent mises à profit pour récupérer des marges, au détriment de la conquête de nouveaux marchés, nos entreprises auraient plutôt intérêt à la stabilité du taux de change vis-à-vis de leurs principaux débouchés , afin de préserver à long terme leurs parts de marchés et de lisser les évolutions conjoncturelles de leurs marges bénéficiaires. Enfin, les noirs desseins que l’on prête à l’Allemagne, censée détruire l’industrie française, sont injustes. En réalité, l’Allemagne n’a fait que récupérer les parts de marchés qu’elle avait perdues consécutivement à sa réunification. Ajoutons que les adeptes du retour au Franc ne comprennent pas que réintroduire le risque de change inciterait nos entreprises à se délocaliser vers l’éventuelle zone mark (dont le cours serait plus stable) ou les pousserait à développer leurs importations de composants étrangers, afin de se protéger contre les aléas du change.

2/ Passons à la question des flux de capitaux. L’argumentaire nationaliste se complait dans une démagogie anti-financière qui nous ramène à l’âge pré-scientifique de la pensée économique. Contrairement aux idées reçues, la crédibilité de la monnaie européenne a donné plus de marges de manoeuvre à notre économie: les entreprises ont pu accélérer leur désendettement et investir plus, les administrations publiques ont financé leurs déficits sans avoir recours à l’impôt et l’ensemble de l’économie française a étanché son besoin de financement, écartant ainsi la nécessité d’un ajustement par la contraction de la demande. Ajoutons que sans l’Euro, en 2009, la spéculation et la panique financière auraient balayé notre économie, comme ce fut le cas dans quelques républiques baltiques, en Hongrie, au Royaume-Uni ou en Islande.

3/ La France n’a nul besoin de récupérer sa souveraineté monétaire pour la simple et bonne raison que la souveraineté réelle s’était évanouie bien avant l’Euro. On devrait se souvenir du niveau élevé qu’atteignirent les taux d’intérêt aux riches heures de la « zone mark », quand ce pays fixait les taux pour toute l’Europe dans son seul intérêt. Combien de livres, combien d’articles, à cette époque, pour attribuer le chômage de masse aux taux d’intérêts trop élevés…Aujourd’hui, au sein de l’ union monétaire, chaque pays pèse dans les décisions de politique monétaire, à raison de son poids économique. La France a abandonné une souveraineté monétaire nominale pour une souveraineté réelle. Ce que les adversaires de l’Euro ne comprennent pas c’est que la sécurisation du taux de change et l’accès aux marchés des capitaux constituent une avancée économique qui compense la perte de l’autonomie monétaire. Revenir en arrière, d’après le triangle de Mundell, exposerait notre monnaie aux affres de la spéculation, à moins de s’isoler du marché des capitaux et d’instaurer un contrôle des changes illusoire et contre-productif.

Cassandres mal intentionnées, les nostalgiques du Franc passent leur temps à annoncer des catastrophes pour mieux les faire advenir. Or nous savons à quoi mène l’égoïsme sous badigeon patriotique. Dès que Madame Merkel a semé le doute sur le soutien à la Grèce, en 2011, une seconde tempête financière nous a replongé dans la récession. On mesure les conséquences d’une sortie impromptue de la France de l’UEM, qu’aucune spéculation ne nous impose et que nul dérapage inflationniste ne justifie.

Fort heureusement, les partisans du Franc ressuscité continueront à prêcher dans le désert, car la sociologie électorale nous informe que ni les plus de 60 ans, épargnants avisés, ni les actifs diplômés ne souhaitent ce grand bond en avant dans l’inconnu.

Sapir, Cagliostro de la fin de l’Euro

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Depuis quelques jours, une vive polémique anime la presse économique.
Les protagonistes en sont Les Décodeurs (Le Monde), le collectif Marianne (pro FN) et Jacques Sapir.

La discussion tourne autour de l’opportunité et de la faisabilité d’un abandon de l’Euro par la France.

Dans un billet de son blog, Jacques Sapir s’essuie allègrement les pieds sur les journalistes du Monde qu’il accuse de phobie à son endroit et de ne pas s’être donné la peine de lire ses travaux. La malveillance du personnage n’est pas une surprise. Ce qui l’est un peu plus, c’est sa fâcheuse tendance à s’abriter derrière des études qui affirment l’inverse de ce qu’il raconte.

Les premiers à pâtir de la lecture sapirienne sont Gomis et Puzzello dont les résultats sont présentés selon qu’ils arrangent ou non le gourou des anti-Euro.

Dans un premier temps, les auteurs estiment que l’euro coûterait à la France près de 12% de son PIB. Cependant, au terme de leur investigation statistique, les auteurs jugent que le renoncement à l’autonomie monétaire n’aurait eu aucun effet négatif sur notre pays:

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Sapir se garde bien de citer un autre point: contrairement à l’idée reçue, l’Allemagne serait la principale perdante de l’union monétaire (-12% du PIB), hypothèse qui ne colle pas du tout avec sa vision d’une Europe vampirique sous domination germanique.

La seconde étude est celle de Jens Nordvig. En l’occurence, Il s’agit d’un travail assez complet qui montre que 97% de la dette publique française ne seraient pas impactés par la sortie de l’Euro. Off course, Sapir se gargarise de l’argument, mais il veille à passer sous silence tout le reste et notamment la recension des risques bancaires et politiques majeurs auxquels s’exposerait la France en cas de sortie de l’Euro. Or, au vue de l’étendue des pertes que subiraient les banques françaises en cas de défaut grec (cf ci-dessous), on comprend que notre pays ait ferraillé pour que la Grèce demeure dans la zone Euro.

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Nordvig nous annonce également que le potentiel de dépréciation de l’euro-franc face à l’euro-mark serait limité.

Or, comment Sapir peut-il citer cette étude, alors qu’il nous explique dans son propre travail que c’est grâce à la forte appréciation de l’euro-mark que nous gagnerions des parts de marchés suffisantes pour compenser les retombées négatives d’une prévisible guerre des monnaies avec l’Europe du Sud?

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Force est de constater qu’entre l’économie et l’agit-prop nationaliste, le chroniqueur de BFMTV et expert en missiles russes a choisi.

La qualité des exportations françaises vers l’Europe surpasse celle de l’Allemagne

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D’après les estimations de Hylke Vanderbussche, la qualité du « made in France » vendu sur le marché européen se situerait au dessus du niveau allemand et à proximité de l’excellence des pays nordiques.

Ceci expliquerait pourquoi, en moyenne, les produits industriels français disposent en Europe d’une part de marché de 12%, contre 20% pour l’Allemagne.

En effet, les produits de haute qualité sont destinés à être vendus sur des niches étroites, plutôt qu’à une vaste échelle.

Depuis 2007, la qualité des exportations françaises se maintient, tandis que celle de l’Allemagne, de la Belgique ou du Royaume-Uni s’érode.