La France, pays de l’UE le plus fermé aux échanges

Stats of the day

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Loin d’être surexposée aux quatre vents des flux commerciaux transfrontaliers, la France se singularise au sein de l’Union européenne par des taux d’ouverture aux exportations ( 27% du PIB) et d’importations ( 29%) inférieurs à tous ceux des autres pays (Eurostat).

Seule l’Italie importe moins intensément que la France (28% du PIB).

Même si notre pays est une puissance commerciale importante, il dépend toujours fortement de son marché intérieur, ce qui explique la réticence de l’opinion publique et des responsables politiques à s’engager dans une politique de rigueur budgétaire brutale.

La compétitivité française à deux vitesses

Compétitivité, vous avez dit compétitivité?

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La France est un pays complexe qui adore les idées simples.

Cela se vérifie dans le domaine de la politique commerciale où la démagogie protectionniste et le dogmatisme libéral font l’impasse sur la diversité des structures productives de notre pays.

Une étude de la Direction du Trésor analyse les évolutions du solde extérieur français selon trois catégories de produits:

-les produits "qualité", dont les ventes sont moins sensibles au prix qu’au positionnement haut de gamme ainsi qu’au contenu technologique (transport aérien, spatial, produits des industries chimiques…).
- les produits "prix", dont les ventes sont très sensibles aux coûts de production et aux variations du taux de change (textile, meubles, jouet…).
-les produits "intermédiaires" (voitures, machines…).

Les résultats montrent que depuis 2006, le hiatus entre produits "qualité" et "prix" ne cesse de s’amplifier.

Alors que notre pays conserve et améliore son excédent commercial dans les produits à forte compétitivité hors prix, il ne cesse de perdre des positions dans les produits sensibles aux aléas de la compétitivité prix.

Aujourd’hui, les excédents procurés par les industries aériennes ou du luxe ne permettent plus de compenser les déficits dans l’automobile ou le textile.

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Les auteurs concluent par ces mots: "Au final, ces évolutions confirment que si la France est relativement bien positionnée sur le hors-prix et les produits de haute technologie, elle ne l’est pas suffisamment pour résister à une dégradation de sa compétitivité- prix".

Les auteurs mettent l’accent sur les méfaits sectoriels de l’euro cher, mais ils n’oublient pas de mentionner d’autres pistes, comme le ralentissement de la productivité ou le renchérissement du coût du capital.

Avec d’un côté, des secteurs qui font fi de la hausse du cours de l’euro, voire qui en bénéficient, et d’un autre côté, des secteurs de plus en plus nombreux à subir la concurrence par les prix, notre pays sera bien obligé de chercher des solutions de compromis.

Boom des exportations allemandes et effet de rattrapage

Compétitivité, vous avez dit compétitivité?

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La mode médiatique consiste à admirer, avec un zeste de ressentiment, le succès commercial de l’Allemagne et à se lamenter du décrochage français.

Tandis qu’une foule pèlerine se presse autour du modèle allemand, ouvrons le grand livre des statistiques commerciales pour y voir plus clair.

La vive croissance des exportations allemandes ne tombe pas du ciel des réformes mais vient contrebalancer l’effondrement des ventes allemandes au début des années quatre-vingt dix.

En 2008, l’Allemagne exportait 3,5% de son PIB vers la France, soit autant qu’à la fin des années quatre-vingts, avant que les ventes allemandes ne reculent d’un point et demi de PIB.

Quant à la France, la part de PIB (3%) qu’elle exporte vers l’Allemagne stagne depuis le début des années soixante-dix, soit bien après les congés payés et bien avant les horribles 35 heures. Le regain d’exportations françaises vers l’Allemagne, de la fin des années quatre-vingts à l’instauration de l’euro, ne fut donc qu’un feu de paille.

Notons que sur la longue période l’interdépendance commerciale franco-allemande a fortement progressé: depuis 1950, les deux nations ont triplé leur taux d’ouverture réciproque, principalement, il est vrai, au cours des trente glorieuses.

-43%

Stats of the day

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Pour certains, l’austérité est absurde car elle épuise l’économie et tarit les recettes socio-fiscales. Pour d’autres, elle est encore très insuffisante et il faudrait ramener la présence de l’Etat à ce qu’elle fût au temps de Sarah Bernhardt.

Or, depuis 2010, l’Administration centrale a réduit son besoin de financement de 43%.

Principal levier de ce phénomène: le prélèvement public, passé de 49,6% du PIB à 52,9%. En 2013, l’investissement public chute de 300 millions d’euros.

Du côté des collectivités locales, la dégradation s’explique par le dynamisme des dépenses sociales et la diminution des rentrées fiscales, tandis que, année électorale oblige, les investissements publics ont fleuri.

Quant à la protection sociale, son besoin de financement a été divisé par deux. Cet effort considérable a été réalisé en un an, en 2011.
Source: Insee (2014)

Surévaluation monétaire et politique commerciale

Protectionnisme

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Un extrait de l’article de Gérard Lafay, (Avantages comparatifs et compétitivité), qui permet de comprendre pourquoi, dans un contexte de surévaluation monétaire, il n’est pas optimal d’utiliser la politique commerciale, ici pour freiner les importations, là pour doper les exportations. Quand la monnaie est surévaluée, la marche à suivre est simple: il faut s’attaquer directement au problème plutôt qu’à ses effets.

Piketty, ou le capital sans Marx

Le capital selon Piketty

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A part Guy Sorman , personne ne considère que Le Capital au XXième siècle de Thomas Piketty réactualise Le Capital de Marx.

En effet, Piketty se démarque vigoureusement de son illustre prédécesseur auquel il oppose trois constats historiques :
-depuis 250 ans, les gains de productivité ont rendu la production plus efficace.
-le capital est rentable, puisqu’il rapporte de 3 à 4% par an, contre 2% pour l’activité économique générale.
-le capital s’est démocratisé avec la formation d’une classe moyenne.

Ces faits autorisent Piketty à substituer au scénario marxiste (baisse du taux de profit+prolétarisation de la main d’oeuvre) un tout autre récit: pour l’auteur, le "fossoyeur" du capitalisme n’est ni le prolétaire, ni le capitaliste engagé dans une lutte acharnée contre ses concurrents, mais le capitaliste qui se mue en rentier, ce personnage central de la littérature du XIXième siècle dont l’activité consiste à consommer plus sans produire plus. Selon Piketty, il est inévitable que le capital se métamorphose en rente dès lors que le rendement du capital (r) l’emporte sur le rythme de croissance du revenu global (g). En réaction, l’auteur préconise la taxation et la redistribution des rentes parasitaires. Il juge que les conditions pour une "révolution fiscale" sont réunies aux Etats-Unis car le creusement des inégalités heurte fortement l’opinion publique de ce pays, où les patrimoines ont toujours joué un rôle plus modeste qu’en Europe.

Je ne suis pas docteur ès Marx, mais quelques connaissances élémentaires permettent de contredire la vision Pikettyste de l’oeuvre de Marx.

Tout d’abord, Marx n’aurait point été surpris par les formidables gains de productivité du travail puisque le remplacement de l’homme par la machine, la division internationale du travail et la diminution du contenu en travail des marchandises sont au coeur du Capital de 1867. En revanche, Marx ne pensait pas que la productivité du capital se maintiendrait et que la productivité globale des facteurs de production augmenterait sur le long terme. La critique que Piketty adresse à Marx est d’autant plus malvenue que l’auteur s’appuie sur un modèle néoclassique à productivité du capital décroissante et qu’il va prophétisant le déclin de la productivité moyenne du capital, entrainant l’élévation du ratio capital/PIB.

De plus, chez Marx, l’opposition capitalistes/rentiers fait l’objet d’une analyse autrement plus intéressante que chez Piketty (ici, chap 5). Pour Marx, il existe une division sociale tâches qui permet d’harmoniser le capital et la rente: tandis que les capitalistes se consacrent à l’épargne et à l’accumulation, les hauts fonctionnaires, propriétaires terriens, ecclésiastiques, militaires et grands commerçants consomment sans retenue tout ce dont les capitalistes industriels se privent. Trop d’accumulation de capital ruinerait le système, mais trop peu d’accumulation figerait l’économie. Dans ce dilemme, les rentiers ont un rôle équilibrant.

Enfin, la "contradiction fondamentale du capitalisme" mise en avant par Piketty ne tient guère la route. Selon lui, le ratio capital/revenu augmentera parce que le rendement du capital (r) est supérieur au taux de croissance de l’économie (g). Or, la théorie néoclassique suppose la causalité inverse et prédit qu’un équilibre abondant en capital n’est possible qu’au prix d’une baisse du rendement du capital. Du reste, il n’est pas impossible que r diminue au point de passer en dessous de g. Il suffirait pour cela que la part des salaires dans le PIB augmente et que le taux d’épargne national progresse, par exemple en raison d’une réduction des déficits publics.

Obsédé par la figure du rentier et focalisé sur l’utilisation de l’impôt , Piketty pose l’écart entre r et g comme une donnée naturelle. Rien de tel pour Marx, qui envisage l’interaction entre taux de profit et de croissance et ne sous estime pas la capacité du travail à modifier en sa faveur la répartition du revenu.

DG

Les administrations publiques n’étouffent pas le PIB

Compétitivité, vous avez dit compétitivité?

De manière générale, le débat sur la place de l’Etat tourne à la dispute théologique.

D’un côté de la barricade, on brandit le poids de la dépense publique dans le produit intérieur brut pour démontrer que le secteur privé est asphyxié.

De l’autre côté, on brandit Colbert et le Conseil National de la Résistance pour affirmer qu’en France on se fait depuis toujours une certaine idée de la puissance publique.

Tout cela met du sel dans les discussions, égaie les soirées électorales, mais la réalité matérielle est autre.

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Entre 1949 et 2007, les administrations publiques (Etat central, collectivités territoriales et protection sociale) ont augmenté leur part dans la valeur ajoutée intérieure de 6,6 points passant de 10,8 à 17,4% du PIB. Cette proportion est identique à celle qui prévalait en 1980. Le déclin de la part des ménages et entrepreneurs individuels a bénéficié beaucoup plus aux entreprises et aux banques, dont le poids économique cumulé atteignait 61,1% du PIB en 2007, contre 44,4% en 1949.

Cette façon d’appréhender le poids de l’Etat en termes de valeur ajoutée est plus pertinente que le confus ratio dépenses publiques/PIB, qui amalgame valeur ajoutée et transferts publics, c’est-à-dire création et redistribution de richesse.

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D’après les estimations de Thomas Piketty, les administrations publiques détiennent 18,3% du patrimoine national (18,3=[145/145+646].100).

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La dette des administrations publiques (114% du revenu national en 2010) est inférieure à la valeur de leurs actifs financiers ou non (145% du revenu national). Contrairement à l’ancien régime, les Républiques successives ont pris soin d’accumuler des actifs, parallèlement aux dettes. N’en déplaise aux oiseaux de mauvaise augure, nous ne sommes pas en 1789.

La France décroche-t-elle vraiment?

Compétitivité, vous avez dit compétitivité?

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Toute la presse s’émeut d’une étude de la Direction génerale du Trésor qui certifie que le PIB habitant de notre pays décroche par rapport à l’OCDE.

Constat: entre 1975 et 2012, la France recule de la 13ième à la 19ième place.

Talonnée par la Corée du Sud, elle est désormais devancée par le Royaume Uni, la Finlande, l’Autriche, tandis que l’écart s’approfondit avec l’Allemagne.

Dans l’ambiance actuelle, gageons que ce résultat fera le bonheur des néolibéraux, tel Nicolas Baverez (lire son article hilarant dans le Point), et celui des néodirigistes, tel le protectionniste russophile Jacques Sapir.

Apportons quelques nuances à ce constat morose

Ces données n’offrent pas un instantané des écarts de niveaux de vie en 2012, mais reconstruisent le chemin parcouru à partir d’une année de référence. Si l’on compare les richesses nationales aux prix de 2012, c’est-à-dire en utilisant la méthodologie des parités des pouvoirs d’achat courantes, "l’écart entre la France et l’OCDE n’est pas significativement différent de zéro", précise l’auteur de l’étude.

On aurait tort d’idéaliser la position relative de la France en 1975. A cette époque, elle n’occupait qu’une place médiane au sein de l’OCDE. Certes ce n’est plus le cas, mais par rapport à l’actuel pays médian (le Royaume Uni) l’écart n’est pas considérable, de l’ordre 7%. La Nouvelle Zélande a beaucoup plus rétrogradé que la France, qui ne dévisse pas par rapport à tous les pays puisqu’elle reste deux fois plus riche que le Mexique et évolue au même rythme que la Suède et le Danemark.

Pour un tiers, notre retard de PIB moyen s’explique par un manque d’effectifs en âge de travailler (15-64 ans), ce qui résulte du dynamisme de la démographie française. A terme, quand les nouvelles générations seront en activité, la démographie jouera en notre faveur.

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Le "décrochage" français n’est pas une nouveauté. Le taux de croissance du PIB moyen s’écarte de la moyenne de l’OCDE depuis le début des années quatre-vingts et le décalage s’accentue à partir du début des années quatre-vingt dix. Tout se passe comme si notre pays profitait assez peu des périodes d’expansion et conservait les séquelles des crises (second choc pétrolier, récessions de 1993 et de 2009). A ce titre, la permanence depuis 1983 d’un taux chômage supérieur à 7% de la population active est l’autre explication de notre manque relatif de PIB.

Il faut prendre la mesure de l’enrichissement considérable et assez régulier de la France depuis 1975, alors que la durée du temps de travail diminuait aussi intensément qu’en Allemagne.

Même si depuis dix ans la France fait du surplace, ce qui est loin d’être une exception parmi les pays de l’OCDE, notre pays ne s’appauvrit pas.

En 2012, comme presque tous les autres pays de l’OCDE, notre pays est plus riche que ne l’était le plus riche des pays en 1975, c’est-à-dire la Suisse .

Piketty et la renaissance de l’héritage

Le capital selon Piketty

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"L’un de mes tout premiers objectifs, dans cette recherche, a été de savoir dans quelle mesure la structure des inégalités dans la société française du XIXième siècle ressemble au monde que décrit Vautrin, et surtout de comprendre pourquoi et comment ce type de réalité évolue au cours de l’histoire". T . Piketty, Le Capital au XXIième siècle, chap. 11, Mérite et héritage dans le long terme.

La partie la plus passionnante de l’ouvrage de Piketty traite des enjeux économiques et sociaux de l’héritage et de leur évolution au cours du temps (chapitre 11, Mérite et héritages dans le long terme). A l’aide d’indicateurs pertinents, l’auteur démontre pourquoi le capital occupait au XIXième siècle une place centrale et structurante, comme force économique et sociale. Contrairement aux théories socio-économiques de Durkheim, Modigliani ou Tocqueville, qui envisageaient la "fin de l’héritage", en raison de l’idéal républicain de justice sociale, de l’hédonisme consommateur et de la montée du salariat, Piketty n’a pas de mal à montrer que, dans une certaine mesure, l’héritage est en train de renaître de ses cendres.

La force économique de l’héritage

Grosso modo, en 65 ans, le poids économique de l’héritage a doublé:

En 1945:

-héritages et donations représentaient 5% du revenu disponible des ménages, contre 24% en 1870 (graphique 11.8).
-les ressources du 1% des héritiers les plus riches de leur génération correspondaient à 7 fois le niveau de vie populaire (celui des 50% des salariés les moins rémunérés), contre 21 fois fois en 1870 (graphique 11.10).

En 2010:

-héritages et donations (part du patrimoine issu du passé) représentent 16% du revenu disponible des ménages.
-les ressources du 1% le plus riche des héritiers atteignaient 12 fois le niveau de vie populaire.

En termes d’annuités successorales (héritages et donations), nous sommes à mi chemin entre le point bas de l’après guerre et le point haut du XIXième.

3 forces expliquent cette évolution:

-Il existe globalement deux fois plus du capital à transmettre qu’en 1945, puisque le rapport capital/revenu a doublé, de 300 à 600% du PIB, ce que Piketty explique par la fameuse "divergence fondamentale" (rendement du capital>taux de croissance), mais aussi par le rattrapage des destructions de richesses occasionnées par les deux´conflits mondiaux.

-Les défunts sont en moyenne deux fois plus riches en 2010 qu’en 1945, puisque le rapport entre le patrimoine moyen au décès et le patrimoine moyen des vivants est passé de 1,2 à 2,2.

-La nette remontée du taux de décès depuis 2000, qui devrait se poursuivre mécaniquement jusqu’en 2050, en raison de l’arrivée à l’âge du décès des générations du baby-boom.

Vers une société de rentiers?

En 2010, les deux tiers du patrimoine total sont hérités, contre 45% en 1970. Nous voici revenus au taux d’héritage qui prévalait en 1914. Selon Piketty, la part des patrimoines hérités pourrait grimper jusqu’à 80/90% d’ici un siècle.

La société de la mobilité sociale et du mérite, individualiste et aventureuse, est-elle une illusion?

Si Rastignac revenait, se mettrait-il toujours en tête d’acquérir un patrimoine pour ne plus jamais avoir à travailler tout en menant grand train?

La réponse de Piketty est non. Même si l’héritage a repris des couleurs, les sommes moyennes qui sont en jeu n’ont plus rien à voir avec celles du XIXième siècle. Sortir d’une grande école et disposer du capital humain le plus prisé est aujourd’hui le meilleur moyen pour acquérir un haut niveau et un patrimoine. Nous vivons dans un monde de " petits rentiers" et même si le patrimoine reste encore très mal réparti, il l’est tout de même beaucoup moins que par le passé.

Malgré tout, Piketty redoute que les inégalités patrimoniales ne se renforcent, notamment en raison de l’affaiblissement de la croissance et de la concurrence fiscale à laquelle conduit la mondialisation. A ces yeux, la probabilité d’un futur balzacien n’est pas nulle et il déplore que, selon ses estimations, près d’un français sur 6 nés en 2000 héritent d’un montant équivalent à une vie de travail modeste. Une lutte interne au salariat se développera sans doute entre ceux qui possèdent du patrimoine et les autres.

Pour conclure

La renaissance du capital concerne essentiellement l’immobilier d’habitation (54% du capital national en 2010) qui s’est substitué à la terre (57% du capital en 1700), puis au capital productif non terrien: à partir de 2000 machines, locaux et terrains productifs, redeviennent minoritaires dans la masse du capital, comme c’était le cas avant la seconde guerre mondiale. Ne peut-on craindre la valorisation continue du patrimoine immobilier n’amène une chute de la part des capitaux productifs, au détriment de l’innovation et de la croissance? Faudra-t-il taxer les revenus issus de la propriété immobilière pour éviter "l’état stationnaire"?

Dans une sociéte où près de 100% du patrimoine sont hérités, plutôt qu’aquis par le travail, nous observerons un renforcement des liens intergénérationnels puisque le capital des parents détermine mécaniquement celui des enfants. On pourrait relire à cette aune la question du " mariage pour tous". En effet, pourquoi un enfant élevé par deux femmes ou deux hommes n’aurait-il pas eu le droit plein et entier d’hériter de ses deux parents?

Alors que le travail permettra de moins en moins de combler les inégalités de patrimoine et que le hasard de la naissance pésera de tout son poids sur le destin patrimonial des futures générations, il est à craindre que ces inégalités, de plus en plus insupportables car non liées au mérite, se traduisent par une fracture politique à l’intérieur du salariat. Pour éviter la généralisation d’un ressentiment mortifére, faudra-t-il que l’Etat redistribue du capital aux jeunes issus de milieux moins favorisés?

Il manque une équation à Piketty

Le capital selon Piketty

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Le Capital au XXième siècle de Thomas Piketty est un ouvrage important et attachant.

Important, en ce qu’il contribue à une meilleure connaissance de la dynamique contemporaine du capital et des inégalités. Attachant, en raison de la pédagogie qui s’y deploie et des nombreux exemples tirés des classiques de la littérature et du cinéma qui permettent à l’auteur d’illustrer son propos.

Cependant, l’appareillage théorique est un peu en retrait par rapport au reste de l’ouvrage, de sorte que l’absence d’une vision claire des "lois fondamentales" du capitalisme retire un peu de sa cohérence à la masse impressionnante de graphiques, de tableaux et de réflexions qui impresssionne le lecteur.

Où va le capitalisme?

L’auteur formule deux propositions :

1. Il existe une "force de divergence fondamentale", une contradiction entre le rendement du capital et le taux de croissance économique qui pousse à l’explosion du capital et des revenus patrimoniaux. A terme, Piketty prédit que la part des revenus du capital dans le revenu avoisinera les 40%, contre 25% aujourd’hui, du fait de l’essoufflement de la croissance, alors que le rendement du capital se maintient à son niveau normal, de l’ordre de 3 à 4 % l’an.

2. L’expansion du capital, sous toutes ces formes, provoque l’émergence d’une nouvelle classe de rentiers qui se distinguent du menu peuple par leur consommation ostentatoire, et des rentiers du XIX ième siècle par le fait qu’ils travaillent et possèdent de hautes qualifications.

Dans ce premier billet consacré au livre de Piketty on souhaiterait synthétiser et, si possible, compléter la démonstration théorique de l’auteur.

Les quatre équations de Piketty

(1) Capital/RNB=part des revenus du capital dans le RNB/ rendement du capital

(2) Capital/RNB = taux d’épargne nette/taux de croissance du RNB

(3) Part des revenus du capital dans le RNB=[rendement du capital/taux de croissance du RNB].taux d’épargne nette

(4) La "divergence fondamentale":
Rendement du capital/taux de croissance=part des revenus du capital dans le RNB/taux d’épargne nette

L’équation (1) découle d’un vérité mathématique: multipliez le capital par son rendement et vous obtiendrez les revenus tirés du capital.

L’équation (2) est dérivée de la formule du taux de croissance effectif selon Harrod. Elle indique vers quel niveau devrait le rapport capital sur revenu devrait tendre compte tenu du taux d’épargne et du taux de croissance. L’équation prédit que l’économie française, avec un taux de croissance de 1,5% et un taux d’épargne nette de l’ordre de 10% devrait posséder en capital l’équivalent de 6,6 fois son revenu national, ce que confirment les estimations de Piketty.

L’équation (3) est dérivée du rapprochement de (1) et de (2).

L’équation (4), qui exprime le degré de divergence entre le rendement du capital et le taux de croissance économique résulte de l’équation (3). Piketty interprète la divergence entre rendement du capital et croissance comme un "fait historique" qui commande la répartition du revenu entre le travail et le capital. Sans contre-poids fiscal, la masse des capitaux augmentera plus vite que les revenus, accentuant la concentration des richesses et encourageant chez les possesseurs de capitaux des comportements "aristocratiques", avec consommation ostentatoire de leurs revenus patrimoniaux: dans l’équation (4), si le taux de croissance est plus faible que le rendement du capital alors le taux d’épargne est inférieur à la part des revenus du capital dans le revenu.

Où est l’équation du rendement du capital?

Piketty n’explique pas comment se forme le rendement du capital.

Selon lui, il s’agit d’une donnée qui s’explique par la nécessité de rémunérer les capitalistes.

Il est pourtant facile de déduire des équations (1) et (3), deux expressions complémentaires du rendement du capital (r):

(5) r=[RNB/capital]. part des revenus du capital dans le RNB

(6) r=[part des revenus du capital dans le RNB/taux d'épargne]. taux de croissance du RNB

Ces équations nous disent que les capitalistes ont deux moyens pour améliorer le rendement du capital: soit ils jouent leur rôle en investissant, pour accroître la productivité du capital et la croissance, soit ils se transforment en consommateurs de leurs rentes qui s’emploient à mener grand train sans épargner plus. Dans les deux cas, le rendement du capital augmente, mais ces deux modalités correspondent à deux capitalismes différents et il n’est pas certain que dans la seconde option, qui correspond peut-être à notre époque, l’intérêt des capitalistes coïncide avec l’intérêt général…

Pourquoi le capital augmente-t-il plus fortement que la croissance?

Piketty n’explique pas véritablement pourquoi le capital a tendance à progresser plus vite que le revenu. Or, sur la bases des équations précédentes, on observe que cette tendance provient tout simplement de la propension des possesseurs de capitaux à consommer une part de leurs revenus (plutôt que de tout épargner), ainsi que de l’existence d’un taux de dépréciation du capital non nul.

Il est difficile de voir dans ces deux faits une contradiction fondamentale du capitalisme!

En posant comme un axiome que le rendement du capital est une donnée Piketty veut démontrer que l’augmentation du ratio capital/ revenu se traduira inexorablement par une hausse de la part des revenus du capital dans le revenu ( cf (1)). Il souhaite également s’opposer à Marx, dont on sait qu’il prophétisait la diminution progressive du rendement du capital du fait de l’extrême concurrence que se livrent entre eux les capitalistes et de l’opposition entre le travail et le capital.

A l’inverse de Marx, d’après lequel ce sont des contradictions sociales et économiques qui bornent l’augmentation du capital et annoncent des perspectives révolutionnaires, Piketty décrit une contradiction structurelle-la supériorité du rendement du capital sur le taux de croissance- qui ouvrirait la perspective d’une société de plus en plus capitalistique et figée socialement.

Le capital selon Piketty

Le capital selon Piketty

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Actualité oblige, en guise de prélude estival, les billets du mois de juin seront inspirés par la lecture du dernier ouvrage de Thomas Piketty: Le capital au XXIème siècle.

Il ne s’agira pas d’une paraphrase béate mais plutôt d’un pillage en règle des tableaux, graphiques et idées qui font le sel de l’ouvrage, le tout agrémenté de moult commentaires ainsi que de critiques parfois fermes mais toujours aimables.

950 pages plus tard, le blog reprendra son cours habituel.

Réformer en période de crise, est-ce bien raisonnable?

Actu des papiers

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Au cours de la récession de 2009, on a redécouvert les vertus stabilisatrices de l’Etat providence, avec ses instruments de solidarité et d’assurance sociale qui injectent spontanément du pouvoir d’achat dans l’économie quelle que soit la conjoncture. En revanche, on n’a pas pris conscience des bienfaits macroéconomiques que procurent, en période de crise, les multiples rigidités qui entravent la concurrence pure et parfaite sur les marchés des produits et des facteurs.

C’est à cela que nous invite Gautti Eggertsson, économiste néo-keynésien, dans un papier qui montre que les réformes néolibérales, plutôt que de rétablir la confiance, enfoncent l’économie qui traverse une récession.

En effet, lorsque la politique monétaire conventionnelle est utilisée à plein régime, la banque centrale n’a plus de munitions pour contrecarrer les effets positifs de la déflation sur le taux d’intérêt réel: si les acteurs anticipent une baisse du niveau général des prix de 2% et que le taux d’intérêt nominal est nul, alors le taux d’intérêt réel est égal à 2% et il augmentera à mesure que l’anticipation de déflation s’accentue.

Dans ce contexte, toutes ces "vilaines choses" qui maintiennent les prix au dessus de leur niveau de marché, ici un monopole sur le marché des produits, là une rigidité sur le marché du travail, tout ceci agit comme un filet de sécurité anti-déflation qui préserve l’économie d’une élévation des taux d’intérêt réels.

A l’inverse, déréguler les conditions d’embauche et de licenciements, comme on le voit en France ou en Italie, ou bien encore réduire le coût du travail ou la TVA, toutes ces "jolies choses" qui sont bénéfiques à la croissance sur le long terme parce qu’elles tendent à réduire les coûts de production et de transaction, tout cela plombe immédiatement l’économie en accentuant les risques de déflation et de récession.

Les keynésiens enseignent que l’économie n’est pas une science mais un art. Espérons que les zélés de la réforme accèdent à ce niveau de sagesse, et qu’ils parviennent à moduler leur quête de l’optimum par l’art du timing.

La gauche française change, pas les inégalités

Chroniques marxiennes

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De temps en temps, L’OCDE s’intéresse aux inégalités sociales.

Tiré d’une étude récente, le graphique ci-dessus retrace l’évolution de la part des 1% les ménages les plus riches dans le revenu global avant impôts, parmi les pays industrialisés entre 1981 et 2012.

A priori, rien de bien nouveau: on voit les États-Unis et la Grande Bretagne tourner le dos aux classes moyennes et populaires, tandis que les Pays-Bas et le Danemark résistent à la vague inégalitaire.

Le cas français est original.

En 1981, notre société était médaille de bronze de l’inégalité, ex æquo avec l’Espagne, derrière l’Allemagne et la Suisse. C’était le temps jadis, celui où les États-Unis étaient plus égalitaires que le pays de Victor Hugo, où les socialistes parlaient de "changer la vie" dans leurs congrès et planchaient sur l’impôt sur la fortune, dans leurs ministères.

31 ans plus tard, la société française n’a point pourfendu les inégalités.

Cependant, il aura suffi qu’il échappe à l’intense polarisation des revenus qui a touché les autres nations (la France passe du 3ieme au 12ieme rang), pour que notre pays range son drapeau égalitaire.

Désormais les socialistes parlent de " redressement dans la justice" dans leurs congrès et planchent sur la suppression de la prime pour l’emploi, dans leurs ministères.

A défaut de combattre les inégalités, nous exportons nos meilleurs experts dans ce domaine, tel Thomas Piketty, que l’on s’arrache aux États-Unis.

Comble de l’ironie, alors que la gauche française s’entiche du "socialisme de l’offre" , l’OCDEnous apprend que l’enrichissement des 1% les plus riches aux États-Unis s’est accompagné d’une augmentation moins forte du niveau de vie qu’en France, pour les 99% restant.

Le revenu mondial se moyennise-t-il?

Actu des papiers

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Envisageons le monde comme un seul pays et étudions comment les habitants de la planète se répartissent les fruits de la croissance.

D’après les estimations de Branko Milanovic, entre 1998 et 2008, la distribution mondiale des revenus serait devenue plus égalitaire.

Le graphique ci- dessus montre que les 40% d’individus qui se situent autour du revenu médian (50ieme centile) ont bénéficié d’une progression substantielle de leur revenu réel (+60%).

Cependant, les 1% les plus riches s’en sortent aussi bien, le 5% les plus pauvres sont beaucoup moins servis (+17%) et, surtout, les "classes moyennes supérieures" sont aux abonnées absentes : pas ou peu de grain à moudre pour les terriens qui gagnent entre 10 et 60 dollars par jour, ce qui correspond grosso modo aux classes populaires et moyennes des pays industrialisés.

Au total, les "gagnants" de la période récente sont à la fois la masse des habitants des pays émergents ainsi que la tête d’épingle de la hiérarchie sociale des pays riches ("les 1%"), comme l’indique le graphique illustrant la distribution des revenus aux États-Unis.

Plutôt que de parler de moyennisation du revenu mondial, ce qui donne à penser qu’un vaste groupe central absorbe les plus pauvres et les plus riches, il serait plus approprié d’évoquer une fracture à l’intérieur des classes moyennes mondiales ainsi qu’une échappée des plus riches parmi les plus riches, pendant que les plus pauvres de la planète font du surplace.

La compétitivité sans qualité

Compétitivité, vous avez dit compétitivité?

qualité

Quelques jours avant le "tournant social-libéral" du Président Hollande, l‘OCDE publiait un intéressant papier qui invite à ne pas se focaliser exagérément sur la compétitivité coût de notre pays et à envisager le problème sous un angle plus qualitatif.

Les graphiques ci-dessous illustrent la difficulté des entreprises à jouer sur la qualité de leurs produits pour riposter à la concurrence par les prix.

En effet, entre 1997 et 2009, la part de l’industrie dans la valeur ajoutée totale, exprimée volume (soit hors variation des prix), recule assez assez peu et avec la même intensité qu’en en Allemagne (-10%).

Or, en valeur, la baisse est à la fois beaucoup plus prononcée  (-30%) et nettement plus forte qu’en Allemagne (-15%).

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Moralité: pour affronter la concurrence,  les entreprises françaises sont obligées de baisser leurs prix, alors que leurs homologues allemandes réussissent à maintenir les leurs grâce à la qualité de leur production,  ce qui leur permet de préserver leurs marges.

Dans ce contexte, à défaut d’une dévaluation qui permettrait d’accroître artificiellement les prix, on conçoit qu’une baisse des cotisations sociales fournisse un ballon d’oxygène aux entreprises, mais tant que la qualité des produits ne s’améliore pas, le remède n’apportera qu’un bref répit.

Les auteurs du papier n’omettent pas d’aborder la question sous un angle macroéconomique: dis moi combien tu investis et tu épargnes et que te dirai si tu vis au dessus de tes moyens.

 En décomposant l’origine du besoin de financement de l’économie française, il apparaît que la principale source des déficits extérieurs réside dans la dynamique de l’investissement.

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Entre 1997 et 2008, la détérioration du solde extérieur (-5 points de PIB) s’explique  à  80% par la progression des achats d’actifs productifs, en particulier l’achat et l’entretien de logements (+ 2,5 points).

Un zoom sur l’épargne des entreprises françaises (profits non distribués) permet de vérifier que ce ne sont pas les coûts salariaux mais la générosité des distributions de dividendes qui explique les difficultés actuelles.

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Au passage, on vérifie, avez un zeste de malice,  que les 35 heures n’ont pas provoqué le choc cataclysmique que l’on dit sur la rentabilité de nos entreprises.