L’intérêt privé voit avec les pieds

Chroniques marxiennes

En 1842, les nombreux vols de bois auxquels conduit le paupérisme rural en Allemagne incitent le journaliste Karl Marx à s’intéresser à l’économie.

Dans ce passage, corrosif mais sociologique, l’auteur invite à ne pas confondre intérêt général et intérêt particulier:

"L’âme étriquée, endurcie, stupide et égoïste de l’intérêt ne voit qu’un point, celui où elle est lésée, tout comme l’homme rustre, parce qu’un passant lui a marché sur ses pieds, tient cette créature pour la plus infâme et la plus abjecte qui soit au monde. Cet homme fait de ses pieds les yeux qui lui permettent de voir et de juger ; il fait du seul point où le passant est en contact avec lui, le point unique où l’être de cet homme est en contact avec le monde. Or, un homme peut fort bien me marcher sur les pieds sans, pour cela, cesser d’être un homme honnête, voire excellent. Vous ne devez pas plus juger les hommes avec vos pieds qu’avec les yeux de votre intérêt privé. L’intérêt privé fait de la seule sphère où un homme se heurte à  un autre dans un conflit, la sphère vitale de cet homme. L’intérêt privé fait de la loi un chasseur de rats qui veut détruire la vermine, car, n’étant pas un spécialiste de sciences naturelles, il ne voit dans les rats que de la vermine. Mais l’Etat doit voir dans un malfaiteur forestier plus que celui qui commet un méfait contre le bois, plus qu’un ennemi du bois. Chacun de ses citoyens ne dépend-il pas de lui par mille nerfs vitaux et peut-il couper tous ces nerfs sous prétexte que ce citoyen-là a lui-même coupé un seul nerf de son propre chef ? L’Etat doit donc également voir dans chaque malfaiteur forestier un homme, un membre vivant dont les veines transportent son propre sang, un soldat capable de défendre la patrie, un témoin dont la voix doit valoir devant le tribunal, un membre de la commune qui doit revêtir des fonctions publiques, un père de famille dont l’existence est sacrée, et, par-dessus tout, un citoyen. L’Etat ne doit pas exclure à  la légère un de ses membres de toutes ces attributions, car, en faisant d’un citoyen un criminel, l’Etat s’ampute chaque fois lui-même". Karl Marx, Rheinische Zeitung, n°303, 30 octobre 1842.

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3 réflexions sur “L’intérêt privé voit avec les pieds

  1. ça ma rappelle l’emploi des "zéro" japonais critiqués par les militaires nippon les plus éclairés:
    Détruire un avion qui nécessite tant de ressources et plus encore perdre un pilote que l’on met des années a former donc irremplaçable, ça ne conduit mathématiquement nulle part.

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