La crise ne rend pas les riches plus riches et les pauvres plus pauvres, sauf en France

Le graphique du jour

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Une note de l’OCDE (juin 2014), qui couvre la période 2007 2011, compare l’évolution du revenu disponible des 10% les plus pauvres à celle des 10% les plus riches.

Les 33 pays se répartissent en 4 catégories:

-15 pays dans lesquels les plus riches et les plus pauvres ont trinqué de concert. Il s’agit des pays que la récession a affectés le plus durement (Grèce, Irlande, Espagne).

-9 "rescapés" de la crise, dans lesquels riches et pauvres ont progressé simultanément, dont la Pologne, le Chili et l’Autriche.

-5 pays dans lesquels les plus pauvres ont amélioré leur sort, tandis que les plus riches buvaient plus ou moins la tasse. Le plus exemplaire est la Belgique.

-4 pays dans lesquels les riches se sont enrichis tandis que les plus pauvres s’appauvrissaient. Curieusement, c’est en France que le phénomène anti-redistributif a été le plus net. En effet, le revenu après impôt des plus riches a progressé de 2% par an (ce qui est mieux qu’aux Etats-Unis), tandis que celui des plus modestes perdait annuellement 1,5%. Cette évolution jette une lumière éclatante sur les dispositions fiscales de l’ère Sarkozy, dont on mesure pleinement la réussite .

Qu’est-ce que le protectionnisme?

Protectionnisme

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Le revival des idées protectionnistes, notamment en France, s’effectue dans un climat si passionné et virulent que la subtilité des systèmes de relations internationales s’en trouve masquée.

Il est possible de distinguer 5 systèmes:

- L’autarcie: tendance à l’autosuffisance qui vise à déconnecter le pays du commerce mondial, soit pour lui donner les ressources nécessaires à sa survie en cas de conflit militaire, soit pour développer un mode de production alternatif au capitalisme (Samir Amin, Walden Bello).

-Le mercantilisme non coopératif: interventions publiques dont l’esprit consiste à refuser la réciprocité des échanges et se traduisent par diverses manipulations discriminatoires, monopolistiques et monétaires qui découragent l’importation et promeuvent les exportations. Le mercantilisme tourne le dos à la coopération internationale au nom de la souveraineté et du nationalisme. Certains accusent la Chine, l’Allemagne ou la Russie de se comporter ainsi. Ce mercantilisme rentier ne combat pas la mondialisation, il vise simplement à ne pas en respecter les règles.

-Le protectionnisme: quête d’une forme de justice dans les échanges commerciaux, qui réclame l’octroi de protections temporaires aux industries à venir (protectionnisme éducateur) ou existantes, dans la mesure où elles sont exposées à une concurrence brutale et destructrice (protectionnisme régulateur). Sous sa forme keynésienne, le protectionnisme peut être utilisé comme adjuvant temporaire à une politique de relance de la demande. Donnons en une définition plus détaillée: " Dans le principe, le protectionnisme est à mi-chemin entre le mercantilisme et le libre-échange. En effet, il ne considère pas l’importation comme un mal en soi. Simplement il considère que l’importation ne doit pas nuire à l’activité nationale. Chaque gouvernement, par un système approprié, doit donc "protéger" son propre marché contre les effets dommageables d’un trafic international débridé." Gilles Pasqualaggi (Dictionnaire des sciences économiques, 1958).
De nos jours, beaucoup de mercantilistes s’abritent derrière la notion de protectionnisme pour n’obtenir rien d’autre qu’un accroissement des marges des entreprises nationales au détriment du reste du monde.

-Le "mercantilisme éclairé" (expression de Paul Krugman): système coopératif de relations économiques internationales qui vise à la réciprocité des échanges, de sorte que chaque pays accepte d’ouvrir ses marchés en échange du droit d’exporter dans le monde entier et de mécanismes de protection contre la concurrence déloyale (dumping). Les accords du Gatt, mais aussi l’OMC, sont fondés sur ce principe. Dans sa version keynésienne, que les Etats-Unis retoquèrent a Bretton Woods, ce système visait à garantir le plein emploi et prévoyait des sanctions pour les pays agressivement mercantilistes. Ce mercantilisme, comme le protectionnisme véritable, diffère totalement de la perspective nationaliste et agonistique d’un Emmanuel Todd ou d’un Jacques Sapir, qui ne conçoivent pas l’existence d’une société mondial composée de nations en interaction contractuelle. Pour eux, l’emploi, la justice sociale, la réduction des écarts internationaux de développement, importent bien moins que la glorification suspecte de la singularité des nations.

-Le libre-échange unilatéral: ouverture inconditionnelle et permanente des économies à la concurrence extérieure dans l’objectif de valoriser les avantages comparatifs et l’allocation optimale des ressources rares (David Ricardo). Dans sa version néolibérale, le libre-échangisme trouve des vertus à la concurrence déloyale dans la mesure où le consommateur bénéficie de plus bas prix. En pratique, la doctrine libre-échangiste est souvent l’alibi des nations dominantes, qui n’ouvrent leur marché qu’en apparence, afin de mieux s’accaparer les marchés extérieurs.

70,6%

Stats of the day

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D’après le dernier rapport du PNUD, 70,6% de la population mondiale, vivant dans la moitié des pays du monde, ont été affectés par la progression des inégalités monétaires entre 1990 et 2012.

Ce phénomène a touché les 2/3 des pays de la Triade (Océanie comprise).

A l’inverse, les inégalités ont reculé dans 70% des pays africains et un peu plus de la moitié des pays d’Amérique Latine.

Au total, 1/4 de la population mondiale vit dans une société moins polarisée qu’en 1990.

L’Allemagne sauvée par la consommation

Macroéconomie

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Sur quels leviers macroéconomiques les économies européennes ont elles compté pour retrouver le niveau d’activité de 2007?

Entre 2007 et 2012, les deux tiers du rétablissement de l’économie allemande provenaient de l’évolution très favorable de la consommation intérieure (+56 milliards €). La capacité du pays à modérer les pertes d’emplois, par exemple en partageant le temps de travail, n’est peut-être pas étrangère à la bonne tenue des dépenses de consommation. Quant à l’accroissement des dépenses publiques, et, dans une bien moindre mesure, le rebond sur solde extérieur (+9 milliards), ils expliquent le reste de la reprise économique.

A la différence de l’Allemagne, la France a récupéré son PIB de 2007 en privilégiant la dépense publique (+30,9 milliards €). La consommation a progressé deux fois moins fortement qu’en Allemagne. Les exportations ont regagné un peu de terrain et les importations ont faiblement augmenté (8 fois moins qu’en Allemagne), mais toutes ces évolutions positives ont à peine compensé l’effondrement de l’investissement (-50 milliards €), deux fois plus intense chez nous qu’outre Rhin. Sachant que les différents plans de relance mis en oeuvre dans notre pays visaient à promouvoir l’investissement et à maintenir la consommation, on peut parler d’échec.

Le PIB de la zone restait quant à lui inférieur de prés de 2 points au niveau de 2007.

Il est intéressant de constater que la reprise de l’eurozone repose principalement sur solde des échanges extérieurs (+214 milliards). L’effet positif des dépenses publiques (+90 milliards) est fortement amputé par le recul de la consommation (-37 milliards).

Les données permettent de repérer la spécificité de la Finlande et de l’Italie, dont les exportations restaient toujours en berne en 2012.

Cette année là, la Grèce avait encore un cinquième de sa richesse à récupérer, principalement en raison de la chute de la consommation et de l’investissement. La diminution des dépenses publiques (biens et services achetés par les administrations publiques) n’a pas joué (directement) de rôle majeur.

Source: Michael Roberts blog

Misère du protectionnisme russe

Protectionnisme

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En riposte à l’attitude des occidentaux dans la crise ukrainienne, l’administration Poutine annonce un embargo d’un an à l’encontre des produits alimentaires américains et européens.

Cette mesure spectaculaire s’ajoute aux nombreux obstacles que la Russie oppose aux importations, qui font actuellement de ce pays, avec l’Argentine, l’un des champions du protectionnisme.

Pour comprendre les raisons du protectionnisme russe, ainsi que son échec complet, il est intéressant de se référer au détail de la balance des paiements.

En 2013, la Russie enregistrait un spectaculaire déficit de sa balance courante hors produits pétroliers de l’ordre de 315 milliards de dollars, ce qui correspond à 14,1% du PIB de ce pays.

Ce déficit abyssal, qui est en augmentation régulière, montre à quel point la Russie est dans l’incapacité de diversifier son économie, victime de l’appréciation du rouble, sans doute, mais aussi d’une sous productivité généralisée, d’une corruption endémique, d’inégalités sociales affligeantes et d’une espérance de vie masculine qui n’atteint pas celle de la Bolivie.

Aux dernières nouvelles, les autorités du belliqueux paradis fiscal se démènent pour s’approvisionner en produits alimentaires auprès de l’Amérique latine.

La France, pays de la modération socio-fiscale

Compétitivité, vous avez dit compétitivité?

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On lit souvent dans la presse financière que le modèle social français serait une relique du temps jadis, le vaisseau fantôme de la devise rousseauiste "liberté, égalité, fraternité".

Bien évidemment, la vérité ne réside pas plus dans l’exagération des milieux rentiers que dans la déclamation rituelle des principes révolutionnaires.

A ce propos, le graphique de gauche nous montre qu’entre 1985 et 2010, la concentration du revenu disponible en France est restée plutôt stable, ou du moins que la hausse actuelle des inégalités n’a pas (encore) effacé la diminution qui fut obtenue entre 1985 et 1995. En revanche, le caractère relativement égalitaire de notre pays tient un peu du trompe l’oeil puisque les havres de la social démocratie que sont l’Allemagne, la Suède ou la Finlande se rapprochent du degré d’inégalité hexagonal. Ces pays de tradition égalitaire nous rejoignent, plus que nous ne combattons les inégalités.

Le graphique de droite est intéressant pour comparer l’intensité avec laquelle les systèmes socio-fiscaux atténuent les inégalités monétaires. Il apparait qu’en France, la redistribution permet de réduire la concentration des revenus de 40%. C’est beaucoup, mais le pays de Marat n’occupe, avec l’Allemagne, qu’une position médiane.

Il est remarquable de constater que beaucoup de pays convergent vers la France. Entre 1985 et 2010, les écarts de redistributivité, dans l’échantillon de pays proposé, ont été divisés par deux et le modèle social français correspond à ce que pourrait devenir le modèle anglais, avec un peu de solidarité en plus, et à ce qu’il reste encore du modèle danois ou suédois.

Nous voici, statistiquement du moins, un modèle que l’on imite, ce qui devrait atténuer sur notre pays la pression de la concurrence fiscale. Reste à savoir si, politiquement, cette position nous suffit.

La démondialisation imaginaire (2)

Les Sapirades

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Poursuivons notre exploration du livre de chevet des souverainistes français, "La Démondialisation", rédigé par l’ économiste Jacques Sapir.

Aujourd’hui, attardons nous sur un important graphique, qui se trouve à la page 43 du dit ouvrage.

Il est supposé démontrer l’existence d’un "puissant mouvement de déflation importée" qui expliquerait le découplage du salaire moyen par rapport aux gains de productivité du travail.

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Sapir tire de son graphique les interprétations suivantes:

-Jusqu’en 1981, dans le cadre d’une économie relativement fermée aux échanges extérieurs, il existait une corrélation étroite entre salaires nets et productivité par travailleur.

-Depuis le début des années quatre-vingts, avec les progrès de l’intégration commerciale au sein de l’Europe et du monde (le taux d’ouverture de la France a doublé), les salaires augmentent au ralenti, en tout cas significativement moins vite que les gains de productivité.

-Depuis 1997, on constate une augmentation sensible des salaires, que l’auteur met sur le compte des 35 heures et de la montée des "super salaires", en particulier ceux des cadres du secteur bancaire et financier.

Il est probable que les écrits de Sapir emportent l’adhésion des lecteurs non avertis ainsi que des mystiques de la protection monétaire et douanière. Or les travaux de l’Insee, dans lesquels Sapir a puisé ses sources, nous racontent une histoire bien différente.

Toutefois, avant de replonger dans un graphique compliqué, comprenons bien en quoi notre économiste nous induit en erreur. Dans notre pays, le capital ne rémunère pas seulement le travail sous la forme de salaires nets. Les entreprises prennent également en charge le temps passé en dehors du travail (retraite, maladie, chômage etc…), de sorte que la masse salariale comprend les salaires, les cotisations sociales, la CSG et la CRDS.

Ceci étant posé, observons le graphique complet de l’Insee, que Mr Sapir s’est bien gardé d’insérer dans son livre.

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Par rapport au graphique précédent, nous observons deux courbes supplémentaires: d’une part, celle qui représente l’évolution du "gâteau à partager" (la valeur ajoutée), d’autre part, la courbe du salaire "superbrut" moyen, qui incorpore l’ensemble des cotisations sociales et patronales, ainsi que de la CSG et de la CRDS.

Demandons nous maintenant pourquoi, depuis 30 ans, le pouvoir d’achat du salaire net n’a pas continué à progresser au rythme des trente glorieuses, ce qui, grosso modo, aurait permis au salarié moyen d’être deux fois plus riche qu’à l’heure actuelle.

Trois raisons entrent en ligne de compte:

1) La productivité moyenne du travail n’a pas continué à progresser à la vitesse de croisière des années cinquante et soixante. On peut constater qu’elle décroche nettement à partir de 1974.

2) Le rapport de force social, de plus en plus défavorable au travail à partir de la fin des années soixante-dix, n’a pas permis aux salariés de préserver l’indexation de leurs salaires sur le rythme de productivité.

3) Les Français ont opté pour une protection sociale, dont la montée en puissance, en réponse au progrès social, au vieillissement démographique, mais aussi au chômage, explique pourquoi les courbes du salaire "superbrut" et net s’écartent de plus en plus l’une de l’autre.

A partir de là, les lacunes du raisonnement de Jacques Sapir apparaissent au grand jour.

Contrairement à ce qu’il nous raconte, le tassement des gains de productivité et la montée de la protection sociale expliquent l’essentiel du marasme du salaire net. Qui plus est, Sapir n’interprète pas correctement la variable qu’il a choisi de mettre en avant pour incriminer la mondialisation. En effet, en retenant le taux d’ouverture au sens large (exportations+importations/PIB), il inclut les ventes françaises à l’étranger, dont il est permis de penser qu’elles exercent un effet positif sur le niveau du salaire moyen français.

Décidemment, ouvrage sans vision théorique, sans originalité et bâclé, " La démondialisation" peine à convaincre.

Mais le plus irritant, à mes yeux, réside dans la fausse conscience sociale dont l’auteur se pare.

Beaucoup plus attaché à l’ordre qu’à la justice, Jacques Sapir passe sous silence le brutal creusement des inégalités sociales qui frappa le monde salarié sous la présidence du Général de Gaulle, dont il semble éprouver une grande nostalgie.

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Contrairement à la légende dorée, l’administration gaulliste laissa pendant 10 ans le salaire minimum en l’état, tandis que le niveau de vie général progressait et que les conditions de travail des ouvriers spécialisés se dégradaient.

A l’époque déjà, on utilisait l’argument de la compétitivité pour écarter les revendications sociales les plus pressantes.

C’était pourtant avant le marché unique, l’OMC, avant l’euro fort et les 35 heures. Malgré tout, cette époque déboucha sur les évènements de Mai68, dont la galaxie souverainiste se plaint névrotiquement sans en comprendre les causes économiques.

La démondialisation imaginaire (1)

Les Sapirades

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En 2011, l’économiste Jacques Sapir publiait un ouvrage intitulé La Démondialisation.

Dans un contexte de crise et de contestation du néolibéralisme, l’auteur séduisit nombre de lecteurs qui espéraient la revanche de l’histoire et de la politique sur "l’accentuation brutale du principe de la marchandise" qui avait tout écrasé sur son passage depuis la chute du mur de Berlin.

Aujourd’hui, "La démondialisation" est une référence dans le débat public, que l’on cite volontiers à l’extrême gauche comme à l’extrême droite.

Avec retard, je me suis penché sur l’opus de Sapir. A ma grande surprise, j’ai découvert un livre superficiel, plat et étonnamment contradictoire, surtout dans sa première partie consacrée à la mondialisation marchande.

Dans l’introduction, qui ne contient aucune définition de la mondialisation, l’auteur se propose de réduire en cendres trois décennies de "mensonges" et de "fantasmes", afin que, désintoxiqué de la propagande libérale, le lecteur accueille sans peur "le retour des Nations".

Le degré supérieur de vérité auquel le camarade Sapir veut nous conduire est le suivant: le commerce international ne crée aucune valeur spécifique, tout repose sur les échanges intérieurs.

Par quel miracle l’envoi d’une marchandise produite à Toulouse vers Orléans créerait-il plus de richesses que son exportation vers Riga?

Pour nous convaincre de l’incroyable, l’auteur choisit d’inverser la causalité: ce ne sont pas les échanges qui propulsent la croissance économique, mais l’activité économique qui tire les échanges internationaux. La constatation d’un effondrement des échanges consécutif à la récession mondiale, avant toute tension protectionniste, vient appuyer empiriquement cette thèse.

Nul ne contestera la validité de cette hypothèse, toutefois, si c’est la croissance des "marchés intérieurs" qui fournit l’impulsion décisive aux échanges internationaux, soit les politiques volontaristes d’ouverture commerciale qui se poursuivent depuis 30 ans sont inutiles dans les pays à croissance rapide, soit elles sont inefficaces dans les pays en crise et on ne voit pas très bien sur quoi repose la condamnation sapirienne du libre-échange.

Dans un second temps, comme pour sortir de cette ornière logique, l’auteur se lance dans une hypothèse audacieuse: selon lui, tout est faux, la croissance économique et la mondialisation commerciale sont des "erreurs statistiques".

A l’appui de ses dires, il cite l’exemple de la Russie, dont les échanges avec ses satellites devenus indépendants sont désormais comptabilisés à la rubrique commerce international; il évoque également l’augmentation du prix des matières premières et nous explique que la hausse du PIB repose sur la marchandisation d’activités qui s’effectuaient à l’intérieur des familles et des entreprises: "une partie de la consommation des ménages, qui était réalisée dans la sphère de l’économie domestique urbaine, a été transférée dans la sphère marchande. On le constate avec la dissémination des tickets restaurants et la multiplication des services."

Opposer les tickets restaurants à la réalité de la croissance et de l’interdépendance accrue des économies, est-ce bien raisonnable?

Si la mondialisation est une "erreur statistique", pourquoi la combattre?

Tout ceci jette un profond discrédit sur la thèse de l’auteur et l’empêche de mobiliser l’appareillage statistique usuel afin d’évaluer le reflux de la mondialisation commerciale ou capitalistique dans les PIB nationaux. Or, quelques données élémentaires montrent que les pays émergents, hormis le Brésil, convergent vers des taux d’ouverture commerciale importants, à hauteur de la moitié de leur PIB.

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Mais le malaise se poursuit lorsque Sapir s’emploie à démontrer que les pays émergents et d’europe de l’est doivent l’essentiel de leur compétitivité à leurs très bas salaires.

Ce type d’argument est connu et il aurait suffit à l’auteur de s’appuyer sur les considérables écarts de salaires pour emporter l’adhésion du lecteur. Mais, peut être par souci de scientificité, l’auteur procède à des comparaisons de coûts salariaux unitaires, qui incorporent les écarts internationaux de productivité du travail. C’est louable, mais les faits mis en évidence mettent dans l’inconfort tout l’argumentaire de l’auteur.

En effet, Sapir insiste sur le fait que la Chine et l’est de l’Europe ont retiré le plus grand bénéfice des investissements occidentaux qu’ils ont accueillis sur leur sol. Ces transferts de capitaux leur ont permis de dynamiser la productivité du travail, au point de se rapprocher des standards des pays riches, alors que les salaires évoluaient peu. Obligé d’admettre que l’ouverture est une condition nécessaire de la prospérité, l’auteur concède que la mondialisation exerce un "effet indirect" sur la croissance, ce qui est une idée partagée par la plupart des économistes.

Enfin, alors qu’il se fait l’apôtre de la démondialisation, Sapir déclare que la présence sur le marché mondial est une nécéssité pour l’industrie: "Ainsi un véhicule mythique, la DS-19/21/23 de Citroën, fut produit dans toute son existence, qui s’étend sur plus de vingt ans, à un peu plus d’un million et demi d’exemplaires. Aujourd’hui, une production d’un million d’exemplaires par an est le minimum du seuil de rentabilité. Cette production de masse implique la présence sur de nombreux marchés. On peut ainsi comprendre que les firmes multinationales aient fait pression pour un assouplissement des réglementations du commerce international".

La confusion est totale et ceci nous ramène à l’absence de définition claire de la mondialisation.

Il est possible que l’auteur ait choisi de de tromper son lectorat en vendant sous l’appellation "démondialisation" ce qui n’est qu’un simple plaidoyer mercantiliste, une variante du protectionnisme le plus banal.

Plus fondamentalement, Sapir est arc- bouté sur le fait national et ne veut reconnaître ni la réalité du fait mondial, ni la nécessité d’aménager la souveraineté des nations, ni le fait que les moments de recul de l’interconnection économique sont aussi "révélateurs de l’interdépendance, mais sur un mode problématique" (J. B Arrault).

Marx contre le protectionnisme bourgeois

Chroniques marxiennes

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"Le bourgeois dit : sur le plan intérieur, la théorie des valeurs d’échange conservera naturellement toute sa validité ; la majorité de la nation restera une simple « valeur d’échange », une « marchandise », une marchandise qui doit elle-même chercher preneur, qui n’est pas vendue mais se vend elle-même. Vis-à-vis de vous autres, prolétaires, et même entre nous, nous nous considérons mutuellement comme des valeurs d’échange, et la loi du trafic universel demeure valable. Mais à l’égard des autres nations, nous devons suspendre la loi. En tant que nation, nous ne pouvons pas nous vendre à d’autres. Du fait que la majorité des nations, « sans souci » des « conditions politiques des nations », est livrée aux lois du commerce, cette proposition n’a d’autre sens que celui-ci : nous autres, bourgeois allemands, nous ne voulons pas être exploités par le bourgeois anglais comme vous autres, prolétaires allemands, êtes exploités par nous, et comme nous nous exploitons à notre tour mutuellement. Nous ne voulons pas nous mettre à la merci de ces mêmes lois des valeurs d’échange auxquelles nous vous livrons. Nous ne voulons plus reconnaître à l’extérieur les lois économiques que nous reconnaissons à l’intérieur.

Que veut donc le philistin allemand ? À l’intérieur, il veut être un bourgeois, un exploiteur, mais il refuse d’être exploité par rapport à l’extérieur. Par rapport à l’extérieur, il se pose orgueilleusement en « nation » et affirme : je ne me soumets pas aux lois de la concurrence, cela est contraire à ma dignité nationale ; comme nation, je suis un être au-dessus du trafic sordide.

La nationalité du travailleur n’est pas française, anglaise, allemande, elle est le travail, le libre esclavage, le trafic de soi-même. Son gouvernement n’est pas français, anglais, allemand, c’est le capital. L’air qu’il respire chez lui n’est pas l’air français, anglais, allemand, c’est l’air des usines. Le sol qui lui appartient n’est pas le sol français, anglais, allemand, c’est quelques pieds sous la terre.

A l’intérieur, l’argent est la patrie de l’industriel. Et le philistin allemand veut que les lois de la concurrence, de la valeur d’échange, du commerce, perdent leur puissance aux barrières de son pays ? Il ne veut accepter la puissance de la société bourgeoise que dans la mesure où il y va de son intérêt, de l’intérêt de sa classe ? Il ne veut pas se sacrifier à une puissance à laquelle il veut en sacrifier d’autres, et se sacrifie lui-même dans son propre pays ? Il veut se montrer et être traité à l’extérieur comme un être différent de ce qu’il est et fait lui-même à l’intérieur ? Il veut maintenir la cause et supprimer une de ses conséquences ?

Nous lui prouverons que le trafic de soi-même à l’intérieur entraîne nécessairement le trafic à l’extérieur ; que l’on ne peut éviter que la concurrence, qui au-dedans est sa force, ne devienne au-dehors sa faiblesse ; que l’Etat qu’il soumet au-dedans à la société bourgeoise ne peut le préserver au-dehors de l’action de la société bourgeoise.

Pris individuellement, le bourgeois lutte contre les autres, mais en tant que classe, les bourgeois ont un intérêt commun, et cette solidarité, que l’on voit se tourner au-dedans contre le prolétariat, se tourne au-dehors contre les bourgeois des autres nations. C’est ce que le bourgeois appelle sa nationalité. […]

La tyrannie industrielle exercée par l’Angleterre sur le monde est le règne de l’industrie sur le monde. L’Angleterre nous domine parce que l’industrie nous domine. Nous ne pouvons nous libérer de l’Angleterre au-dehors qu’en nous libérant de l’industrie au-dedans. Nous ne pouvons anéantir sa domination et sa concurrence qu’en vainquant la concurrence à l’intérieur de nos frontières. L’Angleterre exerce sa puissance sur nous, parce que nous avons érigé l’industrie en puissance au-dessus de nous. […]

L’économie politique d’aujourd’hui part de l’état social de la concurrence. Le travail libre, c’est-à-dire l’esclavage indirect, celui qui se met en vente soi-même, en est le principe. Ses premiers axiomes sont la division du travail et la machine. Celles-ci ne peuvent cependant atteindre leur plus haut déploiement que dans les fabriques, ainsi que l’économie politique le reconnaît elle-même. L’économie politique actuelle part donc des fabriques, son principe créateur. Elle présuppose les conditions sociales présentes. Elle n’a donc pas besoin de s’étendre longuement sur la force manufacturière.

Si l’Ecole n’a pas donné un « développement scientifique » à la théorie des forces productives à côté de la théorie des valeurs d’échange et distincte d’elle, c’est parce qu’une telle séparation est une abstraction arbitraire, parce qu’elle est impossible et qu’elle doit se borner à des généralités, à des phrases. […]

Pour détruire l’éclat mystique qui transfigure la « force productive », il suffit de consulter la première statistique venue. Il y est question de force hydraulique, de force de la vapeur, de force humaine, de force de chevaux. Ce sont toutes des « forces productives ». Quelle grande estime pour l’homme que de le faire figurer comme « force » à côté du cheval, de la vapeur, de l’eau ! Dans le système actuel, si un dos rond, une luxation des os, un développement et un renforcement exclusifs de certains muscles, etc., te rendent plus productif (plus apte au travail), ton dos rond, ta luxation des membres, ton mouvement musculaire uniforme sont une force productive. Quand ton inintelligence est plus productive que ta féconde activité intellectuelle, ton inintelligence est une force productive, etc. Quand la monotonie d’une occupation te rend plus apte à cette même occupation, la monotonie est une force productive.

En vérité, le bourgeois, l’industriel tient-il à ce que l’ouvrier développe toutes ses facultés, qu’il mette en action sa capacité productive, qu’il ait lui-même une activité humaine, et pratique ainsi en même temps l’humain tout court ? […]

Belle appréciation de l’homme, qui rabaisse ce dernier au point d’en faire une « force » qui produit la richesse. Le bourgeois voit dans le prolétaire non l’homme, mais la force qui produit la richesse, force qu’il peut ensuite comparer à d’autres forces productives, à l’animal, à la machine, et selon que la comparaison lui est défavorable, la force détenue par un homme devra céder sa place à la force détenue par un animal ou une machine, l’homme jouissant alors toujours de l’honneur de figurer comme « force productive ».

Si je qualifie l’homme de « valeur d’échange », j’ai déjà énoncé que les conditions sociales l’ont transformé en une « chose ». Si je le traite de « force productive », je mets à la place du sujet réel un autre sujet, je lui substitue une autre personne : il existe désormais comme cause de la richesse, sans plus.

Toute la société humaine n’est plus qu’une machine pour créer la richesse. La cause n’est en aucune façon plus noble que l’effet. L’effet n’est plus que la cause ouvertement proclamée.

List raisonne comme s’il ne se souciait que des forces productives pour elles-mêmes, abstraction faite des vilaines valeurs d’échange.

Nous sommes éclairés sur la nature des « forces productives » actuelles par le simple fait que, dans la situation présente, la force productive ne consiste pas seulement à rendre le travail de l’homme plus efficace et à rendre les forces de la nature ou les forces sociales plus productives ; elle consiste tout autant dans le fait de rendre le travail moins cher ou moins productif pour le travailleur. La force productive est donc d’emblée déterminée par la valeur d’échange. » K. M (1845).

Jacques Sapir, social mais pas trop

Les Sapirades

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Le poujadisme est un grognement issu des classes moyennes qui s’adresse aux plus riches, aux plus pauvres et à l’Etat dispendieux, tous accusés de vivre sur le dos du "bon peuple".

C’est notre petit fascisme à nous.

Jacques Sapir, comme tous les souverainistes, s’en fait le porte voix et nous prévient que le retour au paradis douanier et à la monnaie tricolore seront, à court terme, fort douloureux pour les riches, mais aussi les chômeurs et les retraités:

(…)"la redistribution se fait par les prélèvements obligatoires dans de nombreux pays. Mais, en France elle est doublement biaisée. De fait, les très hauts revenus, et je parle ici de personnes gagnant au moins plus de 500 000 Euros par an, échappent en partie à l’impôt grâce à divers schémas d’optimisation fiscale. D’autre part, on accorde un niveau trop élevé d’aides à certaines catégories de la population, ce qui entraine des effets pervers et, dans certains cas, une désincitation au travail légal. Il faudrait réajuster notre système d’aides sociales avec un objectif d’égalité réelle valorisant l’activité déclarée." J.S (29/07/2014).

"Dans les deux cas envisagés, que cela passe par le protectionnisme ou par une dépréciation importante de notre monnaie (retrouvée), cela revient à transférer du revenu des consommateurs vers les producteurs, à la fois les patrons et les salariés de ces entreprises. Or, une partie des consommateurs sont aussi bien entendu producteurs. Et l’on voit que les « perdants » seront les personnes sans emplois, et les retraités
."

Rassembler le peuple travailleur (patrons et salariés, souligne-t-il) contre tous les autres, les vieux, les fraudeurs, les consommateurs oisifs, les riches apatrides…quel magnifique projet de société.

La France, pays de l’UE le plus fermé aux échanges

Stats of the day

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Loin d’être surexposée aux quatre vents des flux commerciaux transfrontaliers, la France se singularise par une ouverture aux exportations ( 27% du PIB) et aux importations ( 29%) inférieure à tous les autres pays de l’Union Européenne (Eurostat).

Seule l’Italie importe moins intensément que la France (28% du PIB).

Même si notre pays est une puissance commerciale importante, il dépend fortement de son marché intérieur, ce qui explique la réticence de l’opinion publique et des responsables politiques à s’engager dans une brutale politique de rigueur budgétaire.

Une compétitivité française à deux vitesses

Compétitivité, vous avez dit compétitivité?

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La France est un pays complexe qui adore les idées simples.

Cela se vérifie dans le domaine de la politique commerciale où la démagogie protectionniste et le dogmatisme libéral font l’impasse sur la diversité des structures productives de notre pays.

Une étude de la Direction du Trésor analyse les évolutions du solde extérieur français selon trois catégories de produits:

-les produits "qualité", dont les ventes sont moins sensibles au prix qu’au positionnement haut de gamme ainsi qu’au contenu technologique (transport aérien, spatial, produits des industries chimiques…).
– les produits "prix", dont les ventes sont très sensibles aux coûts de production et aux variations du taux de change (textile, meubles, jouet…).
-les produits "intermédiaires" (voitures, machines…).

Les résultats montrent que depuis 2006, le hiatus entre produits "qualité" et "prix" ne cesse de s’amplifier.

Alors que notre pays conserve et améliore son excédent commercial dans les produits à forte compétitivité hors prix, il ne cesse de perdre des positions dans les produits sensibles aux aléas de la compétitivité prix.

Aujourd’hui, les excédents procurés par les industries aériennes ou du luxe ne permettent plus de compenser les déficits dans l’automobile ou le textile.

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Les auteurs concluent par ces mots: "Au final, ces évolutions confirment que si la France est relativement bien positionnée sur le hors-prix et les produits de haute technologie, elle ne l’est pas suffisamment pour résister à une dégradation de sa compétitivité- prix".

Les auteurs mettent l’accent sur les méfaits sectoriels de l’euro cher, mais ils n’oublient pas de mentionner d’autres pistes, comme le ralentissement de la productivité ou le renchérissement du coût du capital.

Avec d’un côté, des secteurs qui font fi de la hausse du cours de l’euro, voire qui en bénéficient, et d’un autre côté, des secteurs de plus en plus nombreux à subir la concurrence par les prix, notre pays sera bien obligé de chercher des solutions de compromis.

Boom des exportations allemandes et effet de rattrapage

Compétitivité, vous avez dit compétitivité?

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La mode médiatique consiste à admirer, avec un zeste de ressentiment, le succès commercial de l’Allemagne et à se lamenter du décrochage français.

Tandis qu’une foule pèlerine se presse autour du modèle allemand, ouvrons le grand livre des statistiques commerciales pour y voir plus clair.

La vive croissance des exportations allemandes ne tombe pas du ciel des réformes mais vient contrebalancer l’effondrement des ventes allemandes au début des années quatre-vingt dix.

En 2008, l’Allemagne exportait 3,5% de son PIB vers la France, soit autant qu’à la fin des années quatre-vingts, avant que les ventes allemandes ne reculent d’un point et demi de PIB.

Quant à la France, la part de PIB (3%) qu’elle exporte vers l’Allemagne stagne depuis le début des années soixante-dix, soit bien après les congés payés et bien avant les horribles 35 heures. Le regain d’exportations françaises vers l’Allemagne, de la fin des années quatre-vingts à l’instauration de l’euro, ne fut donc qu’un feu de paille.

Notons que sur la longue période l’interdépendance commerciale franco-allemande a fortement progressé: depuis 1950, les deux nations ont triplé leur taux d’ouverture réciproque, principalement, il est vrai, au cours des trente glorieuses.

-43%

Stats of the day

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Pour certains, l’austérité est absurde car elle épuise l’économie et tarit les recettes socio-fiscales. Pour d’autres, elle est encore très insuffisante et il faudrait ramener la présence de l’Etat à ce qu’elle fût au temps de Sarah Bernhardt.

Or, depuis 2010, l’Administration centrale a réduit son besoin de financement de 43%.

Principal levier de ce phénomène: le prélèvement public, passé de 49,6% du PIB à 52,9%. En 2013, l’investissement public chute de 300 millions d’euros.

Du côté des collectivités locales, la dégradation s’explique par le dynamisme des dépenses sociales et la diminution des rentrées fiscales, tandis que, année électorale oblige, les investissements publics ont fleuri.

Quant à la protection sociale, son besoin de financement a été divisé par deux. Cet effort considérable a été réalisé en un an, en 2011.
Source: Insee (2014)

Surévaluation monétaire et politique commerciale

Protectionnisme

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Un extrait de l’article de Gérard Lafay, (Avantages comparatifs et compétitivité), qui permet de comprendre pourquoi, dans un contexte de surévaluation monétaire, il n’est pas optimal d’utiliser la politique commerciale, ici pour freiner les importations, là pour doper les exportations. Quand la monnaie est surévaluée, la marche à suivre est simple: il faut s’attaquer directement au problème plutôt qu’à ses effets.

Piketty, ou le capital sans Marx

Le capital selon Piketty

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A part Guy Sorman , personne ne considère que Le Capital au XXième siècle de Thomas Piketty réactualise Le Capital de Marx.

En effet, Piketty se démarque vigoureusement de son illustre prédécesseur auquel il oppose trois constats historiques :
-depuis 250 ans, les gains de productivité ont rendu la production plus efficace.
-le capital est rentable, puisqu’il rapporte de 3 à 4% par an, contre 2% pour l’activité économique générale.
-le capital s’est démocratisé avec la formation d’une classe moyenne.

Ces faits autorisent Piketty à substituer au scénario marxiste (baisse du taux de profit+prolétarisation de la main d’oeuvre) un tout autre récit: pour l’auteur, le "fossoyeur" du capitalisme n’est ni le prolétaire, ni le capitaliste engagé dans une lutte acharnée contre ses concurrents, mais le capitaliste qui se mue en rentier, ce personnage central de la littérature du XIXième siècle dont l’activité consiste à consommer plus sans produire plus. Selon Piketty, il est inévitable que le capital se métamorphose en rente dès lors que le rendement du capital (r) l’emporte sur le rythme de croissance du revenu global (g). En réaction, l’auteur préconise la taxation et la redistribution des rentes parasitaires. Il juge que les conditions pour une "révolution fiscale" sont réunies aux Etats-Unis car le creusement des inégalités heurte fortement l’opinion publique de ce pays, où les patrimoines ont toujours joué un rôle plus modeste qu’en Europe.

Je ne suis pas docteur ès Marx, mais quelques connaissances élémentaires permettent de contredire la vision Pikettyste de l’oeuvre de Marx.

Tout d’abord, Marx n’aurait point été surpris par les formidables gains de productivité du travail puisque le remplacement de l’homme par la machine, la division internationale du travail et la diminution du contenu en travail des marchandises sont au coeur du Capital de 1867. En revanche, Marx ne pensait pas que la productivité du capital se maintiendrait et que la productivité globale des facteurs de production augmenterait sur le long terme. La critique que Piketty adresse à Marx est d’autant plus malvenue que l’auteur s’appuie sur un modèle néoclassique à productivité du capital décroissante et qu’il va prophétisant le déclin de la productivité moyenne du capital, entrainant l’élévation du ratio capital/PIB.

De plus, chez Marx, l’opposition capitalistes/rentiers fait l’objet d’une analyse autrement plus intéressante que chez Piketty (ici, chap 5). Pour Marx, il existe une division sociale tâches qui permet d’harmoniser le capital et la rente: tandis que les capitalistes se consacrent à l’épargne et à l’accumulation, les hauts fonctionnaires, propriétaires terriens, ecclésiastiques, militaires et grands commerçants consomment sans retenue tout ce dont les capitalistes industriels se privent. Trop d’accumulation de capital ruinerait le système, mais trop peu d’accumulation figerait l’économie. Dans ce dilemme, les rentiers ont un rôle équilibrant.

Enfin, la "contradiction fondamentale du capitalisme" mise en avant par Piketty ne tient guère la route. Selon lui, le ratio capital/revenu augmentera parce que le rendement du capital (r) est supérieur au taux de croissance de l’économie (g). Or, la théorie néoclassique suppose la causalité inverse et prédit qu’un équilibre abondant en capital n’est possible qu’au prix d’une baisse du rendement du capital. Du reste, il n’est pas impossible que r diminue au point de passer en dessous de g. Il suffirait pour cela que la part des salaires dans le PIB augmente et que le taux d’épargne national progresse, par exemple en raison d’une réduction des déficits publics.

Obsédé par la figure du rentier et focalisé sur l’utilisation de l’impôt , Piketty pose l’écart entre r et g comme une donnée naturelle. Rien de tel pour Marx, qui envisage l’interaction entre taux de profit et de croissance et ne sous estime pas la capacité du travail à modifier en sa faveur la répartition du revenu.

DG